De « la Méthode » vers « la Mythode » ?

Symbole et sens

L’occident à, depuis trois ou quatre siècles, fondé sa représentation du monde un immense paris : celui de la rationalité du réel. Des philosophes à la pensée profonde comme Leibnitz, Kant puis Hegel sont à la source de notre manière de comprendre la réalité. En affirmant la rationalité du réel ils ont ouvert les grandes avenues de la science et de la technologie, pavant notre vie quotidienne d’une capacité de contrôle sur la nature et sur nos vies à nulle autre pareille dans l’histoire de l’humanité. La superstition et les pseudo explications globalisantes vécurent la fin de leurs beaux jours sous la houlette de l’expérimentation rigoureuse et de la vérification. Hegel fut sans doute le dernier penseur global de la Nature, s’intéressant à la fois à l’art, à l’histoire et aux sciences de son époque. Cette victoire de la pensée, que les scientistes[1] considèrent comme ultime, est aujourd’hui comme débordée par un certain nombre de faits, tant scientifiques que « magiques », face auxquels nous ne pouvons qu’opposer trois nouvelles hypothèses. Soit ceux-ci ont une explication rationnelle encore incomprise du fait de l’imperfection des théories actuelles ; soit il existe une autre forme de rationalité qui inclut et dépasse celle que nous connaissons ; soit, enfin, la connaissance du réel fondée sur la pensée est impossible dans sa totalité car limitée par la nature biologique du cerveau humain, qui est, ne l’oublions pas, le fruit d’une évolution naturelle inachevée.

Le mythe du Progrès

Eliminons d’emblée la thèse du Progrès qui est la simple continuation des idées philosophiques développées depuis trois siècles. Cette posture de la pensée est largement partagée, trop du reste puisqu’elle est devenue – on se demande pourquoi – une vérité quasi-universelle au risque de se transformer en mythe, au sens de sa définition anthropologique : le discours fondateur invérifé qu’une société tient sur elle-même. En effet, le matérialisme et la raison ne sont plus aujourd’hui l’objet d’une réflexion philosophique mais sont devenus une simple une « évidence » acceptée par beaucoup. Le catholicisme puis Hegel ont affirmé que Dieu est Raison, puis la raison est devenue l’outil d’exploration du monde. Or, que ce soit délibéré, conjoncturel ou une conséquence nécessaire de ces idées, force est de constater qu’il n’existe plus aujourd’hui de philosophes capable de nous aider à réfléchir sur les grandes questions fondamentales et de renouer avec ce qui particularise l’être humain : qu’est ce que ma mort ? comment celle-ci m’aide-t-elle à penser ma vie ? qu’elle est la nature du sens ? qu’est-ce que la réalité ? qu’est-ce que c’est que d’être un homme ? quel est mon rapport aux autres règnes de la nature ? comment me relier à l’univers ? Au lieu de cela la raison toute puissante, jointe à la dissolution de l’enseignement philosophique et artistique, à façonné une société de bons ingénieurs et de techniciens remarquables qui vouent leur vie au service du mythe du Progrès et de ses conséquences : le consumérisme, la sécurité d’un appartement et d’un travail, le commerce comme valeur première et un « épicurisme » qui ferait rougir le vieil Epicure. En d’autres termes les réussites de notre société occidentale ne sont pas la preuve de l’omnipotence de la Raison. C’est exactement l’inverse : l’hégémonie de la rationalité positiviste à produit notre modernité. Une modernité qui adhère aveuglément à son histoire et, du coup, s’interdit, toute remise en question. De simples anicroches dans le tissus serré de la raison soulèvent d’immenses et impensables boucliers de la part des zélateurs du progrès, exactement comme s’il s’agissait-là d’un sacrilège. Témoins les incroyables péripéties et avanies que dû subir Jacques Benvéniste lorsqu’il montra scientifiquement que de l’eau dynamisée pouvait guérir. Philosophiquement cela remettait en cause le principe fondateur de la chimie moderne, à savoir que seule de la matière et des forces peuvent agir sur une autre matière. En effet, au-delà de 9CH les dilutions homéopathiques ne contiennent plus aucune molécule chimiques issues de la solution mère. Témoins aussi les (faux) débats médiatiques sur l’astrologie, la voyance ou les tarots qui, fautes de pouvoir prouver leur rationalité, sont attaquées comme des ennemis dangereux du fondements de notre société : la raison. Pourtant ne considérer comme réel que ce que l’on peut démontrer est absurde : je ne connais pas pourquoi mon cœur fonctionne (et personne ne le sait) et pourtant il fonctionne ! Heureusement la communauté humaine aura toujours ses Galilée, ceux qui reconnaissent les évidences au risque de troubler les certitudes aveugles de leurs contemporains.

Le mythe du Progrès, outre le fait de clore le débat philosophique sur des questions pourtant essentielles, nous a rendu otages de l’esprit de la machine. L’homme occidental qui a inventé la technique pour se libérer des servitudes du travail échoue aujourd’hui à cause du succès de son entreprise. En effet les qualités imputables à une machine idéale sont devenus des « idéaux » humains incontournables : toujours plus d’efficacité, de rendement, de sécurité, d’abondance et de production. C’est cette aliénation de l’esprit humain à l’esprit de la machine qui constitue sans doute le plus grand drame contemporain.

L’inachèvement de l’homme

Nous laisserons également de côté la troisième hypothèse. Celle qui reconnaît l’immaturité du cerveau humain et sa totale dépendance envers l’évolution biologique et la culture prodiguée par la société. Car la question est difficile. Comment en effet explorer la nature de la réalité avec un outil encore dans l’enfance ? Comment prétendre développer une philosophie du réel qui tienne la route si le véhicule est relatif ? Avant de penser il faudrait, en quelque sorte, adapter son corps, son cœur et son esprit à la nature de la réalité, c’est-à-dire à l’Inconnu. Ce monde-là est exploré par les mystiques qui acceptent de mourir à leurs représentations pour se laisser enseigner, et « ensaigner », par le Mystère. Ici connaître c’est désapprendre. Bien que cette voie soit la seule qui soit vraiment raisonnable il est difficile de la penser avec un cerveau contemporain. Le Progrès est habituellement défini comme la capacité des cultures à fabriquer des objets, et nous somme devenus des champions hors normes dans ce domaine. Pourtant un « mystique » définirait le progrès différemment : comme la capacité croissante d’un peuple à vivre et à partager la joie sans cause.

Après avoir rappelé rapidement les succès et les conséquences dangereuses d’une vision du monde fondée uniquement sur la raison et sur l’idéal du Progrès, après avoir évoqué la nécessaire humilité qu’impose toute recherche de la vérité à cause de nos limitations biologiques et de nos conditionnement culturels, il nous reste à explorer plus en détails la troisième hypothèse. Existe-t-il une autre forme de rationalité qui aurait échappé à la sagacité du siècle des Lumières ?

Le monde symbolique

Il faudrait aujourd’hui compléter le « Discours de la Méthode » par un « Discours de la Mythode » qui explorerait, avec la même rigueur et la même exigence que la science contemporaine, le monde du sens[2]. Comprendre par exemple que notre société s’articule autour de deux grands mythes, Prométhée et Faust, éclairerait sous un jour nouveau cette folie du monde que tous déplorent avec un curieux sentiment d’impuissance. Mais avant d’entrer dans l’univers des symboles il convient de clarifier la posture philosophiques qui sous-tend notre démarche. L’a priori métaphysique des Lumières était d’imaginer que notre réalité pouvait s’expliquer à partir de phénomènes physiques régis par la causalité. Dieu fut relégué au rang d’un Etre Suprême ayant ses propres lois inconnaissables, puis l’échec de la dimension métaphysique du programme de Descartes le fit disparaître des questions raisonnables. Il appartient désormais à la sphère privée et n’est plus un objet de connaissance. Un autre a prioriest cependant envisageable, vieux comme le monde. Celui qui envisage que l’univers du sens (ou « dieu ») interagisse en permanence avec les mondes objectif et subjectifs au moyen d’une « transcausalité » libre de toute rationalité physique. Dans ce cas le divin redeviendrait un « objet » de connaissance, mais à certaines conditions :

  • le sens ne se construit pas : il se révèle.
  • Le sens à son langage, celui des symboles.
  • Le symbole ne démontre ni ne prouve rien, il est juste là pour montrer.
  • Néanmoins le symbole est opératif.
  • Les lois du monde symbolique ne ressemblent pas à celle du monde objectif.
  • L’axiome d’Aristote « il n’y a de science que du général » est à repenser.
  • L’objectivité scientifique est une posture intenable

Examinons ces points en détail avant d’observer à quoi pourrait ressembler un tel monde qui prendrait en compte une préexistence du sens.

Le sens ne se construit pas, il se révèle

Les panneaux de la circulation routière forment un système de signes élaborés par la raison pour coder un comportement, c’est-à-dire du sens. Leur efficacité résulte de l’action conjuguée de la culture et de la loi, de l’apprentissage et de la répression. D’évidence, ils n’ont rien de symbolique. Pourtant, à y regarder de plus près, le symbole n’a pu s’empêcher de s’y immiscer. Prenons à titre d’exemple la couleur rouge que l’on retrouve sur les sens interdits, les feux tricolores et les panneaux « stop ». Curieusement une même couleur marque toujours le danger et l’interdiction. La Chine de Mao Ze Dong à l’aube de la Révolution Culturelle avait bien tenté de remplacer la fonction du feu rouge par une lumière verte, mais la pagaille fut telle qu’il fallut rapidement revenir en arrière. Au grand dam de ce régime « rouge » qui trouvait fort inconvenant d’associer sa couleur fétiche à des valeurs d’arrêt et de danger ! Les Mandarins de la Chine Impériale comme les instituteurs de la République utilisaient des encres rouges pour corriger les fautes de leurs élèves et signaler le danger d’une erreur grammaticale ou orthographique. Tout se passe comme si le sens du « rouge » s’était imposé aux hommes par-delà les idées qu’il pouvait porter sur lui, par delà les cultures et les périodes historiques.

Depuis les travaux de Georges Dumézil sur la tripartition fonctionnelle nous savons que trois grandes fonctions organisent à la fois la mythologie, la vie sociale et l’expérience quotidienne des peuples Indo-européens[3]. Il s’agit de la fonction de souveraineté qui détient le pouvoir juridique du contrat et le pouvoir magique des charmes, de la fonction guerrière qui a pour tache de canaliser l’énergie afin de la transformer en valeurs de conscience, et de la fonction de production occupée à la multiplication du même. Blanc et or appartiennent à la Souveraineté, le rouge est relatif au Guerrier, le bleu et le vert sont du domaine de la Production. « Canaliser les flux d’énergie pour créer plus de conscience », n’est-ce pas là le rôle des feux rouges et des instituteurs ? Et puis est-ce un hasard si les deux nations qui mirent en mouvement l’immense processus de destruction de la seconde guerre mondiale affirment leur identité en arborant fièrement un drapeau où domine le rouge ? Est-ce un hasard si les pays « rouges » - l’ex-URSS et la Chine communiste - firent ensuite régner la terreur en multipliant les massacres sur leur propre territoire ? Inversement l’Europe n’arrive que très difficilement à s’accorder sur une armée commune alors qu’elle se signe avec drapeau bleu et or. Deux couleurs qui marquent la production unifiée (fond bleu) et la souveraineté partagée (étoiles jaunes). Il lui manque la couleur rouge de la « guerre ». Les Etats-Unis, la Grande Bretagne et la France possèdent tous un drapeau tricolore. Ces trois nations furent à un moment où à un autre de leur histoire capables d’harmoniser les fonctions de souveraineté, de guerre et de production pour construire un Empire. Evidemment, le symbole national ne « démontre » rien ni n’est la cause de l’histoire des nations ! Le penser serait revenir à une logique causale de pacotille qui confinerait à la superstition. Ce serait feindre de croire que  la force électromagnétique de la lumière rouge arrête l’automobiliste à la croisée des chemin. Le symbole « rouge » montre simplement - et c’est déjà beaucoup – la nature de l’Etre qui s’en habille. Il ne dit ni ce qu’il fera, ni comment il agira. Le symbolisme n’explique rien, il ne développe pas une science de l’action et de l’efficacité. Cela, c’est l’apanage de la science et de la technologie. Le symbolisme est une science de l’Etre qui nous parle de la nature des choses. Il nous apprend à voir bien plus qu’à agir et à transformer. Et il répond à la question philosophique : « qui suis-je ? ».

Nous avons évoqué rapidement le fait que les drapeaux nationaux et les feux tricolores ne sont peut-être que pas de simples conventions, ni les fruits des aléas de l’histoire. La même analyse pourrait se répéter en choisissant de nombreux autres exemples. Prenons simplement les mots que nous utilisons dans la langue française. La « maladie » ne nous parle-t-elle pas du « dit du mal », et plus précisément encore le symptôme n’est-il pas le symbole d’une souffrance (le mal) de la Déité (D.I.T.) qui cherche à se dire ? En d’autres termes certaines pathologies sont, comme les mots nous le rappellent, un cri silencieux du mythe fondateur de l’être (« sa déité ») qui souffre, faute de trouver des voies d’expression objective. « Anorexie » se décode : « je sais que je porte en moi de l’or (or) mais je me sens privé (a) d’axe (exie) et incapable d’affronter ma violence (n, haine) ». Il existe ici un désir de perfection (l’or) qui ne peut s’exprimer du fait d’un refus (a) de la haine (n) et d’un manque d’incarnation (ex, en dehors de) autour de sa verticalité (I). Egalement : « je refuse de voir (a privatif) la haine qui m’habite (N) et me prive d’eau (O) et d’air (R) au risque de perdre mon axe (exie) ». Côté lumière, la maladie nous dit « Anneau Rex I », le désir d’alliance (anneau) avec le roi (Rex) divin (I). Cette maladie des hauteurs renvoie directement au mythe de Prométhée qui traite justement du paradoxe de l’alliance et de la liberté. Un dernier mot pour la route et pour le plaisir : l’interdit. « Inter-dit » se lit ce qui est « entre les dits » et, d’une manière plus métaphysique, ce qui est « entre la déité (DIT) ». L’inaccessible, pour nous les hommes, c’est bien sûr tout ce qui n’a pas encore été verbalisé, tout ce qui est resté dans le monde du silence sans jamais recevoir aucune définition, même très imprécise. Tout ce qui n’est pas formulé nous est interdit. N’oublions pas que formuler un interdit c’est déjà dire quelque chose et par conséquent sortir de l’inter-dit. Le véritable interdit, c’est l’inimaginé et le non verbalisé, là où les mots sont absents. Et pour celui qui a la foi il s’agit de tout ce qui n’est pas dieu. Mais c’est là seulement une question d’éclairage puisque la déité est « d i t », dieu est Parole.

Par leurs sonorités et la forme de leurs lettres les mots cherchent à nous dire quelque chose. De ce point de vue la langue serait semblable à une entité vivante avec sa vie, son histoire et son sens intrinsèque porté par des mots-symboles. Si les couleurs, les formes des lettres et leurs sonorités font symbole il est temps à présent de tenter une définition de ce terme.

Les symboles, le langage de l’être

L’hypothèse d’une préexistence de forces signifiantes peuplant le monde imaginal et d’une interaction permanente entre celui-ci et le monde psycho-physique habituel à deux conséquences : le phénomène de synchronicité et le réel symbolique[4]. Les symboles sont les traces laissées par des archétypes entrés en contact avec notre monde. Un marcheur laisse l’empreinte de son pas sur le sol meuble. Un archétype marque la Terre de manière similaire. La taille, la profondeur et la forme de l’empreinte du soulier informe l’observateur sur la corpulence, le sexe et la direction du promeneur. Les formes, les couleurs et les sonorités du symbole révèlent partiellement la nature de la force signifiante qui est passée par là. Le symboliste observe ce qui transparaît derrière ce qui apparaît. Certes, il ne « voit » pas tout. Il ne verra jamais tout car l’empreinte n’est qu’une faible partie de sa cause. C’est pourquoi un symbole est à la fois polysémique et incomplet. Polysémique car il manifeste la richesse d’un archétype, incomplet car ce n’est là qu’une « signature ». Et la signature n’est pas la personne.

Face à un symbole, il est essentiel de tirer sur le fil d’une lecture qui se profile sans s’arrêter benoîtement aux premières conclusions. De plus, comme dans le laboratoire scientifique, c’est toujours la nature qui a raison et non les théories ou les espérances humaines. C’est pourquoi une interprétation symbolique ne devrait jamais rester isolée afin d’éviter l’écueil la projection et l’imagination. L’interprétation se confirme lorsque plusieurs faisceaux de sens concourent vers la même direction. Prenons un exemple. La forme serpentine de l’intestin rappelle les circonvolutions du néocortex ; le serpent est symbole, entre autres, d’une transgression pour la connaissance ; la « panse » du bas résonne euphoniquement avec la « pense » du haut ; le latin « in-testus » signifie « dans la tête » ; des neurones agrémentent la paroi intestinale ; le labyrinthe gestaltique renvoie au mythe d’Icare et à sa folle tentative d’égaler l’Esprit par l’esprit ; la fonction de l’intestin consiste à séparer le bon grain biologique de l’ivraie, elle est analogique à celle du cerveau qui sépare la vérité de l’erreur ; lorsque l’enfant n’a pas envie d’aller à l’école il a mal au ventre : tous ces indices convergent vers une même idée force tendant à faire de l’intestin un « cerveau » sur son propre plan. Du reste, suprême ironie de la langue française, les « tripes » forment l’anagramme du mot « esprit ».

Une autre clef de lecture consiste à conserver dans un coin de notre mémoire le fait qu’un symbole représente très souvent une chose et son contraire, fidèle en cela à la nature de l’archétype qui est à la fois ombre et lumière. C’est ce que Jung appela la « conjonction des opposés ». Ainsi la pomme, symbole infiniment riche et polysémique, contient plusieurs idées contraires. La conscience de veille (« ma pomme » = « moi ») et la perte de cette conscience (« tomber dans les pommes ») ; l’imaginaire chrétien à curieusement associé ce fruit à l’arbre du Paradis et au processus de la chute, malgré le fait que la Genèse ne précise nullement la nature de cet arbre-là. Or la chute est précisément le premier pas vers la conscience de soi : « et ils virent qu’ils étaient nus » précise le texte[5] après la sortie de l’Eden. La pomme est encore un symbole de concorde puisqu’elle fut offerte par Gaïa au couple Zeus-Héra pour honorer leur mariage… et de son contraire, la discorde que met en scène le jugement de Pâris qui entraînera le divorce de la belle Hélène et la guerre de Troie. Elle symbolise aussi l’immortalité (la Freïa germanique) et la mort (le fruit empoisonné des contes). Lorsqu’un symbole commence à révéler sa double nature, c’est là un indice sûr que le fil sur lequel tire le symboliste est bien enraciné dans un archétype ! L’aspect contradictoire du symbole est garante de l’évolution et de la transformation permanente du monde du sens. Sans cette conjonction des opposés rien de vraiment nouveau ne pourrait apparaître. Nous avons un vague reflet de cela lorsqu’une science, sous la pression des paradoxes qui la bousculent, change de regard sur le monde et ouvre des voies de recherche totalement nouvelles. Dans le monde du sens la contradiction, loin de signer l’erreur comme dans l’univers objectif, désigne la force de la vie en action.

Une autre manière d’évoquer la polysémie du symbole consiste à introduire la notion de dégradation de l’archétype. En descendant en quelque sorte de l’invisible vers le visible la force signifiante perd de son ampleur et se colore des systèmes de croyances générés par les cultures spécifiques et par l’histoire de l’humanité. En d’autres termes un symbole n’est jamais « pur » car il appartient à un temps et à un espace donné. Ainsi, par exemple, dans toutes les traditions du globe l’acquisition de la connaissance s’accompagne toujours d’un rapt et d’une transgression. L’univers nous rappelle sans cesse et partout que des forces contraires s’opposent au connaître et que celui-ci n’est atteint que si l’homme trahit le monde des dieux. Cette grande idée est pourtant mise en scène de manière particulière par chaque tradition culturelle et religieuse. Le Prométhée Grec vol le feu du soleil de son propre chef, l’Adam biblique écoute les recommandations de sa compagne et du serpent. D’autres cultures évoquent encore bien d’autres péripéties, mais toujours autour de cette idée centrale du vol, de la transgression et de la punition. Il existe donc plusieurs « niveaux » de manifestation du symbole depuis sa dimension universelle jusqu’aux symboles personnels en passant par les grandes images culturelles. Les images des rêves son personnelles, les drapeaux nationaux sont culturels, le thème du vol du feu est universel. Pourtant tous se relient à un ou plusieurs archétypes fondateurs qui en sont, en quelque sorte, la source.

Un langage s’appuie sur des mots, leur assemblage forme des phrases. C’est là une construction spécifiquement humaine. La nature muette à inventé une autre manière de dire qui elle est. Le langage de l’Etre parle par la voie des symboles, ses phrases sont des assemblages d’images symboliques. C’est là la définition la plus simple du mythe. Une histoire mythologique est en fait une constellation de sens, ce sont des symboles qui ont décidé de vivre leur vie ensemble et d’accompagner la nature dans une direction particulière. Analogiquement ils réalisent ce que savent faire les cellules sur la plan biologique : s’associer pour former des organes et des organismes.

Il existe enfin des systèmes analogiques comme l’astrologie, les tarots, l’arbre des séphiroths et les sept rayons de la tradition théosophique qui franchissent un pas supplémentaire. Ces systèmes théorisent le monde symbolique et tentent de représenter la nature des forces vives du monde du sens. Ce sont des théories analogiques, les équivalents des théories logiques que nous connaissons dans le monde scientifique.

En résumé l’Etre possède des mots pour se manifester (les symboles), des phrases pour dire ses valeurs (les mythes) et une grammaire pour se comprendre (les systèmes analogiques).

Le symbole ne démontre rien, il se contente de montrer

Il serait dangereux d’appliquer la logique de la cause et de l’effet au monde symbolique. Ce serait aborder cet univers avec des catégories qui lui sont étrangères au risque de furieux contresens. Les symboles, les mythes et les systèmes abstraits qui tentent de les ordonner sont là uniquement pour montrer. Ils ne démontrent absolument rien car ils ne relèvent pas d’une logique causale. Une fois encore ce n’est pas la force électromagnétique du feu rouge qui arrête les automobilistes, ni le choix de cette couleur pour dessiner le drapeau nazi qui fut à l’origine de la seconde guerre mondiale ! Ce sont là des évidence. Pourtant c’est devenu un lieu commun que de parler d’« influences » astrales, de l’effet des lettres hébraïques sur la conscience du méditant, ou encore de la « carte de rayons » qui structure et organise la nature d’une personne. Que fait-on alors ? Les vieux automatismes de la pensée sont durs à amollir : un effet sans cause semble impossible. Aussi, pour sauver la mise, l’intellect imagine des causes plus qu’improbables. Les influences astrales sont au moins aussi faibles que l’intensité de la lumière du feu tricolore, sans parler du fait que des lieux d’où n’émane aucune énergie (un drapeau, un point géométrique de l’espace comme le second foyer de la lune autour de la terre[6], une forme géométrique particulière, une photo) s’avèrent avoir des impacts considérables dans le monde psycho-physique. Alors la pensée qui a horreur du vide saute sur ses vieilles catégories et imagine une causalité pour émousser le vertige qui l’étreint. Comment dès lors comprendre cette situation impossible : un effet sans cause ? Dans un premier temps il est sage pour l’apprenti symboliste de remettre cette question à plus tard car ses conséquences sont immenses. Toute connaissance commence par une longue observation avant d’oser des théories. Or le symbole est le langage de la nature et de l’inconscient, par lui le monde objectif et l’univers de la vie intérieure nous parlent de leur nature profonde. Une nature saturée de sens, une nature emplie de vérité. Gœthe exprimait déjà cela d’une manière saisissante en notant que « le bleu du ciel est déjà la théorie du ciel ». Le premier pas vers le monde symbolique consiste à entrer dans le non-savoir. S’il est vrai que le sens existe en soi, alors le mieux sera de laisser de côté nos systèmes de croyances pour ouvrir notre conscience et notre cœur au silence des dieux, des plantes, des étoiles, des sonorités et des images. En bref expliciter et transmettre le sens d’un symbole est grand consommateur d’informations scientifiques, mythologiques, artistiques, historiques, littéraires, biographiques et ésotériques. Maiscomprendre un symbole suppose un oubli momentané de tout cela par l’acceptation d’entrer dans notre ignorance jointe à une ouverture sensible à la présence du sens qui cherche à se révéler à notre conscience. L’exploration du monde du paradoxe impose au chercheur de se mettre lui-même dans l’état paradoxal de la docte ignorance.

L’opérativité du symbole

C’est là une évidence pour qui s’est penché sans a priori sur la question. L’astrologie parle fidèlement de la personne, les tarots répondent de manière surprenante aux questions des consultants, tout comme la lecture dans le marc de café[7], dans les entrailles des animaux sacrifiés, ou encore dans le tirage des tiges d’achillée qui détermine les oracles du Yi King. Si les systèmes symboliques sont efficient, les symboles le sont aussi : contacter intérieurement une plante à coté de soi peut induire un processus de guérison. Ce sont là les travaux du Dr. Bach à l’origine des Elixirs Floraux. Un témoignage digne de confiance, et vérifié par l’Eglise Catholique,  nous a rapporté avoir vu une photo de la Vierge accrochée à un mur pleurer. J’ai aussi rencontré en Inde un yogi qui, comme Saï Baba, matérialise des cendres (le vibuti) afin de nettoyer le karma de la personne à qui il s’adresse[8]. Un autre maître spirituel à ce pouvoir, entre autres choses, de transmettre la grâce divine à travers ses photographies[9]. Sans même aller jusque là il est possible de montrer que les mythes grecs qui fondent en partie notre culture occidentale sont encore vivants aujourd’hui[10]. Accepter l’opérativité du symbole est difficile pour la mentalité moderne car cela questionne les fondements même d’une culture construite sur la rationalité du monde. Alors la tentation est grande de nier tout cela en bloc, ou encore de le réduire à une improbable causalité. Pourtant, pour celui qui a commencé à voir le symbole, le chemin de son opérativité se déroule devant lui dans une aveuglante et déstabilisante évidence. Comment dès lors penser le monde symbolique ? Est-ce seulement possible puisqu’il semble se situer en dehors de nos processus mentaux habituels ?

Les lois de l’univers symbolique

Nous n’avons là-dessus, à ce jour, qu’une réflexion fragmentaire. Nous avons déjà évoqué quelques « principes » de base :

  • Le symbole est le lieu du paradoxe et de la contradiction
  • Il est polysémique
  • Il ne fonctionne pas selon une logique causale et déterministe
  • C’est un langage naturel, celui de la nature et de l’inconscient, composé   de mot, de phrases et d’une (ou plusieurs) grammaire
  • Il dévoile un monde analogique où plantes, planètes, humains, « anges » et minéraux sont reliés par le sens
  • Un sens qui se révèle, les construction de l’esprit humain lui font obstacle
  • Il est opératif
  • Il se contacte par l’intermédiaire du cœur

Ajoutons encore que sa fonction première, donnée par  l’étymologie de symbolein(« réunir ») consiste à rassembler des mondes qui, d’habitude s’ignorent. Notamment la réalité objective avec le royaume subjectif et le monde spirituel.

Les mythes et les symboles organisent notre réalité au moins autant que les lois mises en évidences par la science. Par contre ils sont « platoniciens » dans la mesure où leur action est indépendante du niveau d’organisation auquel ils s’adressent et du support matériel qu’ils utilisent pour transparaître. Ainsi le mythe de Prométhée marque à la fois les plans spirituel (l’ardent désir d’Eveil), historique (le siècle des Lumières), musicaux (la 9e Symphonie), biographiques (Beethoven), pathologique (l’anorexie, la migraine), social (la Révolution Française), philosophique (la liberté) et économique (le libéralisme). Evidemment toutes ces manifestations du sens sont très différentes les unes des autres, mais elles sont toutes animées par une même « intention », une même « âme » : celle qui aspire violemment à une nouvelle alliance avec un monde rénové. C’est pourquoi le symbole à le pouvoir de réunir : en rassemblant par le sens des modes d’expression jugés très disparates au premier abord. Il s’oppose bien sûr au « diabole » qui règne sur une autre opération fondamentale : la division.

La démarche scientifique se fonde justement sur la division et la comparaison. Deux attitudes que récuse la démarche symbolique. Non que la science soit « diabolique », mais elle est réellement pertinente là où règne la mort : dans le monde des objets. Rappelons qu’il n’existe pas aujourd’hui de théorie du vivant, mais seulement un amoncellement d’observations qui ne nous disent rien sur la vie. Le symbolisme est le langage naturel de la psychologie car il porte le sens. Pourtant, si la science a besoin de la pensée analytique et séparatrice pour se renouveler, le symboliste qui ne considérerait que cet outil aurait de la difficulté à percevoir les essences qui affleurent derrière la multiplicité des formes. Ici, c’est le cœur qui est le canal de la connaissance. Plus large le cœur est ouvert, plus sensible il est, plus le monde symbolique devient une évidence. Le mental prendra seulement ensuite le relais pour expliciter les informations perçues. La démarche symbolique impose de renoncer au sacro-saint principe d’objectivité expérimentale et demande d’oser relier notre intérieur avec notre extérieur… jusqu’à ce que cette différence s’efface dans la conscience de l’unité du premier avec le second et que grandisse le sentiment d’unité : c’est cela le réenchantement du monde.

Repenser l’homme et sa fonction dans le monde

Malraux remarquait un jour que chaque grande époque de la civilisation occidentale était  tendue vers le développement d’un type d’homme idéal fondé sur sa représentation du monde, à l’exception de la nôtre. Le Grec défendait l’idéal d’un homme libre capable de discuter d’égal à égal avec les dieux ; le Romain celui du sénateur qui respecte le droit et affirme le pouvoir de l’Etat ; le Moyen-Âge à vu l’émergence du personnage du Chevalier au service de sa dame et en quête du « graal ». Le dernier en date, l’Empire Britannique, à produit la figure enviée du Lord. Quelle image emblématique de l’homme propose la société industrielle ? Quel idéal humain avons nous à offrir à nos enfants ? Il y a bien sûr les images du chercheur, de l’ingénieur, du technicien et du commercial. Mais ces gens-là sont les conséquences de notre manière de penser rationnellement le monde plutôt que des idéaux capables d’élever la nature humaine vers la fine pointe d’elle-même. Notre époque rationnelle assèche en quelque sorte les incroyables richesses potentielles de l’être humain en le réifiant, conséquence inattendue d’une objectivité mécanique érigée en règle de pensée. Or le monde symbolique nous oblige à repenser la nature humaine et son rôle au sein de son environnement visible et invisible.

Imaginons un instant ce que serait un monde où le symbole à droit de cité. Un monde qui aurait intégré dans son quotidien un hypothétique « Discours de la Mythode » dont le symbole serait la pierre angulaire. Celui-ci « porte » en quelque sorte le sens, exactement comme les mathématiques « portent » notre compréhension du monde objectif. L’analogie s’arrête là. En effet, lors de l’exploration l’espace intérieur du chercheur se substitue au laboratoire de recherche ; le sens esthétique remplace le sens pratique, la subtilité se substitue à la force ; le non-effort et l’acceptation de l’inconnu priment sur l’effort et l’accomplissement d’objectifs assignés ; le lâcher prise marque la victoire alors que la conquête est l’indice de l’échec ; la coopération devient de plus en plus une évidence naturelle alors que les restes de l’esprit de compétitivité marquent l’inaccomplissement du sentiment d’unité  du réel.

La chose n’est pas aisée dans notre modernité, ce monde qui déplace des montagnes non pour aller vers les jardins d’un quelconque Prophète, mais pour creuser des autoroutes vers le soleil d’un midi profane. Ce monde-là multiplie les occasions de bruit et de bavardages, il effraie des milliers colombes qui s’envolent à tire d’ailes, contrariant ainsi l’ardente intuition de Nietzsche qui affirmait que « ce sont des paroles silencieuses qui apportent la tempête ; des pensées qui viennent sur des pattes de colombes dirigent le monde[11] ». Ce monde moderne confond la douceur avec la faiblesse, par sa barbarie même il réfute, non le symbole – puisque celui-ci est inhérent au réel – mais toute opportunité de voir l’enchantement de la Terre qui sourit au regard symbolique.

Or la Terre est aussi un enchantement. Ce n’est pas seulement une carrière à ciel ouvert où tous les ambitieux et tous les assoiffés de reconnaissance jouent aveuglément comme dans une cruelle cour de récréation.

Les arbres, les arbustes et les herbes « disent » au moyen de leurs formes, de leurs couleurs et de leurs textures, les liens sympathiques qu’ils maintiennent avec les étoiles, mais aussi avec les organes du corps humain. Par ce qu’ils sont, ils décrivent très précisément leur sens : ce qu’ils soignent, et l’équilibre perturbé que leur simple présence réajuste. Poursuivant sur cette voie l’écologie se fait sensible. C’est une écologie à mille lieues de la compréhension intellectuelle du fonctionnement des écosystèmes. L’écologie sensible perçoit la beauté de la nature, dialogue avec les plantes et les rivières, un peu à la mode amérindienne, où encore dans l’esprit des travaux d’Edward Bach sur les élixirs floraux. Alors le jardin terrestre n’est plus seulement un monde assujetti aux caprices de homme mais un univers vibrant et vivant où l’être humain trouve sa place en devenant une fleur parmi d’autres fleurs. Pour la première fois, par la médiation du symbole, l’homme perçoit directement la nature de la Nature au lieu de projeter sur elle ses rêves, ses angoisses et ses théories. Une société attentive à la présence vivante et vibrante du réel, à l’âme du monde, développerait une écologie naturelle où l’humanité ne serait plus considérée comme un enfant capricieux que doit allaiter la Terre-Mère - ou encore comme un apprenti maître du monde enivré par ses nouveaux pouvoirs - mais comme une consciencesensible co-participative à l’évolution des autres règnes de la nature selon leurs propres lois. Dès lors, avec cette conscience-là, comment serait-il possible de mettre en danger le biotope ? Là où la loi et la force échouent, le simple changement de regard fait merveille.

De même, lorsque le corps parle de ses souffrances, lorsque la maladie dit le mal auto-infligé par celui qui ferme ses oreilles aux hurlements tragiques du Destin qui l’a     pelle, le bistouri supprime le symptôme… et entérine d’un coup vif la surdité ontologique du patient. Inversement, celui qui voit et entend que son corps symbolise un mal-être au moyen de la maladie évite la fuite dans l’absorption des pilules « miracles » des officines. Il verbalise le dit du mal, le « mal a dit », chacun le sait. Ainsi, lorsque le symptôme se fait parole, lorsqu’il devient conscience de quelque chose, celui-ci disparaît car il n’a littéralement plus « lieu d’être ». Une lecture symbolique du corps humain et de ses pathologies révolutionnerait les concepts médicaux aujourd’hui en usage… ainsi que le gouffre de la sécurité sociale !

Et puis il y a la vie quotidienne. Un jour, un journaliste demanda en substance à Einstein : « à votre avis, quelle est aujourd’hui la question la plus importante à résoudre ? » De la part d’un éminent scientifique la réponse attendue concernait un problème de physique important pour l’époque. Mais pas du tout. Einstein répondit : « aujourd’hui, la question essentielle est de savoir si l’univers est accueillant ». Etonnant, non ? Et pourtant ! Ô combien est-il essentiel de vérifier si l’univers est bon. Car s’il est « accueillant » plus rien ne justifierait la compétitivité, la concurrence, l’effort, la guerre, la société de contrôle et la hiérarchie autoritaire qui fondent notre réalité commune. S’il ne l’est pas, par contre, il est légitime de fonctionner sur la peur et de se barricader derrière des lois, des serrures de sécurité et une attitude de méfiance les uns envers les autres. Or que nous apprend le regard symbolique au quotidien ? Que les événements de notre vie sont les reflets exacts de nos plus intimes pensées. Tout ce qui nous « arrive » n’appartient ni au hasard ni à la fatalité, mais est là pour éveiller notre conscience sur notre nature profonde. Les événements de notre vie sont autant de messages qui nous rappellent sans cesse qui nous sommes. Alors nous comprenons que l’univers n’est ni bon ni mauvais, il est simplement juste. C’est un fidèle reflet, à travers les événements qu’il nous propose de vivre, de nos peurs, de nos angoisses, de nos joies et de nos espoirs enfouis.

La Terre enchantée par le symbole n’est pas un paradis new-age où tout le monde s’aime et se respecte dans l’utopie infantile d’un paradis de facilité, de facticité à vrai dire. Regarder droit dans les yeux les messages symboliques demande du courage. Le courage et l’humilité de sa fragilité ; le courage nécessaire pour l’ouverture de sa conscience vers des zones encore inconnues de soi-même et, finalement, le courage de l’amour de celui qui sait se laisser toucher par la nature du réel sans jamais le répudier ni chercher à le transformer.


[1] Le scientisme est la science comme idéologie, c’est-à-dire la croyance non démontrée que tous les phénomènes sont produits par des interactions matérielles mesurables et quantifiables. Le XIXè siècle avec Auguste Comte fut l’apogée de cette croyance élevée au statut envié de vérité. Bien que les données de la mécanique quantique et l’extraordinaire intelligence du vivant questionnent aujourd’hui cet a prioribeaucoup de penseurs contemporains adhèrent encore spontanément à cette vision du monde.

[2] Il serait trop long de l’argumenter ici. C’est fut l’objet de deux ouvrages que nous avons publié ailleurs L’Homme Réunifié (éd. de Janus) traite de la complémentarité entre les deux hémisphères du cerveau. Sur cette base nous avons cherché à développer une méthode pour explorer le monde du sens et répondre ainsi au « savoir faire » de l’hémisphère droit. La Force du Symbolique (Dervy) poursuit cette réflexion en explorant les caractéristiques et les limites des quatre grandes approches de la connaissance : la raison scientifique, l’approche systémique, l’analyse symbolique et l’exploration directe par le contact intérieur avec le monde du sens.

[3] Georges Dumézil, dieux et mythes des Indo-Européens () ainsi que la courtisane colorée ? La société chinoise n’est pas Indo-européenne, mais on peut montrer que le yin et le yang auquel s’est beaucoup intéressé Leibniz pour fonder le langage binaire occidental « universel » est en fait un cas particulier de cette logique ternaire. Sur Leibniz voir le numéro 28 des « génies de la science » qui lui est consacré.

[4] Il ne faut pas confondre le réel symbolique et la symbolisation du réel auquel procède l’enfant lors de son apprentissage. Le « réel symbolique » considère que la nature, le langage et l’inconscient sont en soi des symboles qui expriment à leur manière la nature de la nature, le sens profond des mots et la personnalité du rêveur. Symboliser la réalité est une opération mentale qui a pour objectif de se représenter le monde extérieur. Elle est à la source de la culture.

[5] Une autre raison est peut-être en relation avec le latin pomus qui signifie « fruit » et à donné en français le mot « pomme ». Mais c’est une explication qui reste centrée sur une langue vernaculaire.

[6] Ce point est la « lune noire » dans le système astrologique.

[7] J’étais il y a quelques années en voyage en Turquie, nous étions quatre. Un chauffeur de taxi avec qui nous avions sympathisé nous a proposé de rencontrer un homme qui avait ce don de lire dans le marc de café. Chacun d’entre nous fut vivement impressionné par sa lecture à tel point que, voyant notre réaction, il décida d’abréger afin de ne pas trop nous vexer !

[8] Swami Sri Lakshhmanacharya est un yogi qui habite dans l’Inde du sud, à Renigunta près de Tirupati. Il appartient à une longue lignée de yogi conseillés des princes de Mysore. Dans la grande tradition hindouiste il reçut sept années formation incluant divers exercices de méditation, de mantras et de musique, complétées part douze ans de solitude dans l’Himalaya sous la direction de son maître spirituel. Dr. en médecine ayurvédique il possède une double formation scientifique et yogique.

[9] Bhagavan, voir le site Internet où est présenté son « travail » : http://www.onenessuniversity.org. Son ashram, la Golden Age Foundation, se situe à 80 Km au nord ouest de Madras.

[10] Voir par exemple l’ouvrage que nous avons consacré au mythe de Prométhée. Son analyse symbolique relève bien des composants de notre modernité, en montre les limites et suggère une manière de ne pas se laisser broyer par l’idéologie du Progrès. Nous avons également montré que l’œuvre et la vie de Beethoven pouvait se comprendre à la lumière de l’aventure du Titan. (Luc Bigé ; Prométhée, le mythe de l’homme, publié aux éditions de Janus). Sur le rôle du mythe dans l’histoire voir également les ouvrages de Gilbert Durand, notamment son « introduction à la mythodologie » publié au livre de poche.

[11] Nietzsche, Ecce Homo.

La voie symbolique

L’être humain possède deux hémisphères cérébraux fonctionnellement distincts. Est-ce là un pur hasard où est-ce plus fondamentalement une dualité propre à la nature du réel ? L'hémisphère gauche est « scientifique » : avec lui nous nommons les objets, les mesurons, les pesons et les soupesons. La partie droite préfère quand à elle le global sur le local, la synthèse à l’analyse, l’image au mot.

Puisque notre cerveau est, bien plus qu’un outil de compréhension intellectuelle du monde, un produit biologique de l’évolution il semble légitime d’imaginer que la nature se construit et évolue selon deux modalités : la causalité scientifique représentée biologiquement par le fonctionnement de l’hémisphère gauche du cerveau, et un mode d'image représenté par le fonctionnement de l’hémisphère droit du cerveau. N’oublions pas cependant la complémentarité et l’unité des deux hémisphères : chaque objet, chaque situation est à la fois le fruit d’une logique analytique et d’une logique par l’image.

Avant de détailler cette étrange « logique par l’image » il convient de revenir un instant sur la méthode scientifique, sa nature et ses limites.

N’est objet de science que ce qui est mesurable, quantifiable et répétable. Cela fonctionne très bien lorsqu’il s’agit du trajet d’une pierre lancée en l’air ou du mouvement d’une foule dans une rue. Par contre des choses aussi simple qu’une couleur commencent déjà à poser des difficultés. Certes nous savons caractériser sa longueur d’onde mais nul ne saurait dire pourquoi le rouge est réputé « chaud » alors que le bleu représente une teinte « froide ». C’est, du reste, et nous verrons pourquoi, l’inverse de la réalité physique puisque la longueur d’onde du bleu est plus énergétique que celle du rouge.

La science n’examine que la dimension objective et quantitative du réel. Tout ce qui ne se pèse pas échappe à sa pertinence. Certes, l’adrénaline génère de puissantes et impondérables émotions, pourtant ce qui est mesuré ce n’est pas l’émotion elle-même mais le taux de médiateur chimique. Qu’elle différence objective existe-t-il entre un robot qui lève un bras et un être humain effectuant cette même opération ? Une chose fondamentale que nous appelons l’intention. Or qui dit intention dit mise en œuvre d’un sens. Celui-ci ne se voit ni ne se mesure en soi. C’est une perception globale qui, analysée, reste déconfite.

Les outils scientifiques ne savent pas faire de différence entre le robot qui lève son bras et l’homme effectuant la même opération : dans les deux cas un influx électrique autorise l’opération. Trop souvent cette incapacité méthodologique à quesionner le sens conduit les chercheurs à prétendre à son inexistence, à assimiler l’homme au robot.

Peut-on affirmer l’inexistence du grand vent en cherchant à l’attraper avec un filet à papillons ?

Les trois sens du sens

Aujourd’hui trois hypothèses indémontrées sont candidates pour expliciter la nature du sens, la force de l’intention.

  • L’idée partagée par la grande majorité des scientifiques, et notamment les biologistes, comme quoi le sens est un épiphénomène produit par la biochimie du cerveau. La signification se construit un peu par hasard en fonction des rencontres, du potentiel génétique, des aléas naturels, de l’éducation et de la culture.
  • La seconde hypothèse postule que le sens est le fruit naturel de l’évolution de l’univers, précisément sa troisième émergence. Qu’est-ce qu’une « émergence » ? C’est l’apparition d’une nouvelle qualité auparavant totalement inconnue. Par exemple lorsque l’oxygène mélangée à de l’hydrogène produit de l’eau que se passe-t-il ? Deux gaz donnent naissance à un liquide : le passé ne se répète plus comme dans la reproduction par exemple, mais il devient tout autre. Une propriété littéralement inimaginable apparaît : comment concevoir à priori un liquide sur la base de deux gaz ? Les trois grandes émergences totalement inattendues et pourtant parfaitement réelles de l’histoire de l’univers furent successivement l’apparition de la matière à partir de l’énergie lumineuse, la naissance de la vie organique sur la terre à partir de la matière, l’éveil de la conscience du sens chez l’homme à partir de l’immense réservoir écologique. Selon cette hypothèse de l’émergence matière, vie et sens étaient potentiellement contenues dans les lois de l’univers dès son origine. Elles ne font, en quelque sorte, que se rendre visible grâce au processus de l’évolution. Dans ce cas notre rapport au sens n’est plus individualiste et hasardeux comme dans la première hypothèse ; il ne nous appartient plus, nous en sommes à la fois le produit, le révélateur et le véhicule.
  • La troisième hypothèse sur le sens du sens est d’ordre transcendante. Des philosophes comme Hegel et Husserl se placent dans cette optique. Le monde du sens, l’univers métaphysique de l’Esprit, « tourne autour » du monde physique décodé par la science. De temps à autre ces deux univers se télescopent, de ces frottement naissent les étincelles du génie, les synchronicités, les grandes œuvres artistiques, littéraires, philosophiques et scientifiques.

Comment décider entre ces trois lectures d’un sens artificiellement produit par l’homme, d’un sens émergent fruit de l’évolution de l’univers et d’un sens transcendant au dessein peut-être à jamais mystérieux ?

Nous l’ignorons. Remarquons qu’ils ne s’excluent pas nécessairement l’un l’autre. Les panneaux de circulation routière (sens conventionnel produit par le cerveau humain) côtoient l’habileté naturelle des oiseaux à faire leur nid (émergence du sens) et la grâce divine (transcendance du sens).

La voie symboliqueTrop souvent l’intelligence de la nature - l’habileté des oiseaux à construire des nids - est réduite à la logique robotique des mutations et de l’adaptation des plus aptes à l’environnement (la sélection naturelle). Pourtant, sans entrer dans une argumentation trop longue, certains exemples de comportements biologiques sont édifiants, et difficilement interprétables, sans admettre des intelligences émergentes qui accélèrent le simple jeu du hasard darwinien. Que penser en effet de ce groupe des Foraminifères – un groupe de Protozoaires – qui présentent d’une espèce à l’autre des inventions analogues, les unes physiologiques et les autres techniques, avec des solutions intermédiaires. Une espèce sécrète une carapace de silice, une autre la fabrique par soudure de paillettes de mica glanées au fond de l’océan, une troisièmetisse une sorte de cote de maille avec des spicules d’éponge. Enfin, quelques individus maçonnent des chausses trappes indépendantes de leur corps, grâce auxquels ils capturent de petits crustacés. Qui sont-ils ces génie capables de telles prouesses ? des humains ? Non, bien sur, seulement des êtres formés d’une seule cellule pesant moins d’un millionième de gramme ! Sur les côtes de la Corse prospère une très grande moule, la Pinna. La pieuvre la convoite mais elle n’a pas une puissance suffisante pour forcer les valves. Alors elle va chercher de petits cailloux qu’elle dispose près de la Pinna puis attend patiemment que celle-ci se mette à bâiller. Aussitôt la moule ouverte la pieuvre place adroitement les cailloux dans la charnière des valves et attaque le pauvre mollusque, lequel essaie sans succès de se refermer. Victorieuse par ruse, la pieuvre dévagine son estomac sur sa victime et la digère. Une fois repue, elle va plus loin : après avoir enlevé les cailloux elle s’installe dans la coquille et referme les valves sur elle à l’aide de ses tentacules. Ainsi la Pinna lui assure bon souper, bon gîte… et bonne cachette pour chasser à l’affût des proies plus mobiles.

Il est étrange de constater à quel point les humains occidentaux, imbus de leurs ruses dites intelligentes, ne se différencient guère des autres organismes vivant tout en les considérant comme de pures mécaniques perfectionnées. Cette intelligence de la nature partagée depuis le protozoaire jusqu’à l’homme n’est-il pas un argument en faveur de la thèse de l’émergence du sens ?

Or comment explorer le monde de la signification si celui-ci relève des seconde et troisième hypothèses ? La pure mécanique biologique reste insuffisante. Si le monde du sens existe en soi – qu’il soit immanent et/ou transcendant – la logique scientifique est constitutionnellement aveugle… et prétend que ne pas voir cette réalité là est synonyme de son inexistence.

Pourtant, si l’homme possède deux hémisphères cérébraux fonctionnellement distinct n’est-ce pas là une indication pour penser que la nature elle-même se construit selon deux logiques différentes ? Par la voie de la causalité scientifique et par la voie symbolique ; par un traitement « cerveau gauche » de l’information et par une perception « cerveau droit » du monde du sens.

De ce point de vue les symboles seront une voie d’exploration du monde invisible et impondéral, exactement comme les mathématiques sont une grille de décodage de l’univers matériel. Alors une simple fleur exprimera à la fois un mécanisme biologique et un sens métaphysique (ou l’expression de l’émergence d’une signification présente dans l’univers).

La voie symbolique...

...explore la pressente présence du sens partout dans la nature. Elle ne peut pas être scientifique car la signification ne répond pas aux critères méthodologiques de la science.

Alors que faire ?

Les mythes et les sociétés traditionnelles ont conservé des éléments de réponse à cette question.

Les trois voies de contact

La mythologie grecque conserve en mémoire trois personnages liés à l’acte de connaissance :

  • Chiron, le centaure guérisseur est habile dans la médecine par les plantes, il enseigne les dieux et les héros, c’est aussi l’inventeur des constellations.
  • Apollon, dieu solaire tenant sous sa protection les pythies oraculaires de Delphes
  • Dionysos entouré des ses ménades, ces « femmes folles » en transe, semant la terreur tout en rétablissant l’harmonie perdue.

Tous dispensent un savoir magique, non rationnel, et pourtant guérisseur. Dans le monde magique l’acte de connaissance est un acte de guérison. Il existe donc trois voies de contact entre le visible et l’invisible, entre la matière et l’information.

Chiron : le sens par le symbole

Chiron (« main ») serait le créateur légendaire des constellations. Il apprit d'Apollon et d’Artémis les arts de la botanique, de la médecine, de la musique et de l'astronomie. Il pouvait prédire l'avenir d'après les étoiles. Il enseigna sa science à Dionysos, Achille, Hercule, Asclépios, Jason, Castor, Pollux, et Orphée qui, tous, devinrent des argonautes. C’est le précepteur des Héros. Une flèche empoisonnée lancée par Hercule le blessa accidentellement. Souffrant d’un blessure incurable, il finit par donner son immortalité à Prométhée.

La blessure de Chiron est le fruit d’un « accident », c’est-à-dire d’une injustice.

Cette injuste blessure symbolise le fait d’être placé dans une situation extérieure qui semble inacceptable : exil, guerre, persécution raciale, exploitation. La vie semble absurde, elle parait ne plus avoir de sens. Une rage inconsciente (la souffrance incurable) se met en place comme système de défense face à cette injustice. Chiron symbolise la nécessité de renoncer à une vision enfantine d’un monde idéal afin d’accepter la vie dans toute son imperfection là où l’on est.  Avec Chiron il s’agit d’apprendre à se servir de sa blessure comme de quelque chose qui nous permet de guérir et d’enseigner. Là où on fut blessé on a gagné le droit de guérir les autres. Par sa connaissance vécue de la douleur, par son expérience, il sait ce qui est juste pour guérir l’autre. Le guérisseur blessé enseigne en se servant de la souffrance et de l’injustice pour reconstruire quelque chose qui fait sens et guérit. Ce qui fait sens ce sera la lecture des signes dans le ciel : l’astrologie.

Finalement, avec Chiron, le sentiment d’injustice lié à la conscience de la souffrance et à son absurdité pousse l’homme à interpréter les signes du destin présents dans la nature, à contempler les messages du ciel, à lire dans le foie du mouton, Bref ! à s’ouvrir à autre chose qu’à lui-même en contemplant l’infini.

Dionysos : le sens par la transe

C’est là la voie chamanique. L’ingestion de plantes psychotropes, le jeune, les épreuves d’endurcissement comme la solitude, la répétition de stimuli acoustiques et visuels provoquent un abaissement du niveau de la conscience objective. Cette atténuation de l’être au monde, cette dissolution de la présence à soi-même, conduit l’apprenti chaman au cœur même de son angoisse, à la lisière de sa propre mort. Là, s’il sait convenablement chevaucher son ivresse, il pénètre dans le monde des esprits, reçoit des informations sur la conduite à tenir, guérit les disfonctionnements physiques et psychiques des membres de sa communauté. Dans cette état où l’être atteint le seuil du chaos il conclut un pacte avec lui. Alors son intention se révèle toute puissance : elle guérit, tue, illumine, brûle parfois, et lui apporte la clairvoyance. Par la transe l’explorateur découvre un monde de synchronicités permanentes au-delà de toute éthique. Sa conscience perçoit avec acuité la nature signifiante des plantes, des animaux et des esprits. Rien n’est plus là « par hasard », chaque chose est comme magiquement à sa place dans une étrange et innommable banalité.

Apollon : le sens par le détachement

La voie apollinienne de contact avec le monde du sens procède exactement à l’inverse de la précédente.  Au lieu d’entrer dans son chaos intérieur en plongeant dans sa propre labilité le prêtre Apollinien garde toute sa conscience, rien que sa conscience, en en laissant s’évaporer tous les contenus. Par la méditation, l’observation détachées de pensées, des émotions et des sensations, il se désidentifie de ses tuniques de peau jusqu’à ce que la pure lumière de la conscience-connaissance le touche de son aile. Alors, comme la Pythie, il profère des paroles oraculaires, dans un langage symbolique souvent mystérieux aux oreilles des auditeurs.  Car cette conscience là ne parle pas la langue descriptive des humains. Son expression se rapproche de la poésie ce mode d’expression le plus chargé de sens et le moins lourd en mots.

Ces trois voies de contact avec la présence du sens sont autant de tentatives pour établir consciemment un dialogue avec les intelligences de la nature. Le chercheur plonge, en quelque sorte, dans les trois dimensions de l’espace. Par le haut il rencontre le soleil apollinien d’une pure conscience dégagée des gangues de la matière ; par la descente dans les profondeurs il se laisse chevaucher par des forces signifiantes appelées « esprits » ; par l’horizontalité de la vie quotidienne il observe les signe, autant de clin d’œil d’un sens devenu visible en se densifiant en événements, objets, formes, couleurs et sons.

Apollon, Dionysos et Chiron ne sont pas thérapeutes au sens moderne dans la mesure où, en ces époques mythologiques reculées, le concept de développement de la personnalité était vide de sens, mais il procédaient néanmoins à des guérisons en reconnectant l’individu à une harmonie perdue : celle de son lien intelligent avec l’univers. C’est là en réalité la spécificité de l’homme, bien plus que la technique ou le langage qui ne sont que des floraisons des capacités animales. L’homme est l’unique créature de la biosphère qui sait lire et interpréter les signes, qui transforme sa danse en transe ou s’assied sur un zafou pour méditer, immobile et silencieux.

L’occident chrétien n’ignorait sans doute pas cela puisque les trois vœux monastiques visaient précisément à expurger l’animal de l’homme afin de l’ouvrir à l’une des ces trois voies de contact.

Le vœu d’obéissance freine le puissant et instinctif besoin de liberté des animaux non domestiqués. Il contraint notre pulsion animale à dire « oui » au monde, à accepter totalement ce qui est, jusque dans ses recoins les plus inacceptables et les plus injustes. Le sentiment d’injustice et la perte de sens qu’implique l’obéissance est certes une cruelle ascèse. Mais imagine-t-on un instant les souffrances de Chiron qu’aucune herbe jamais ne soigne ? l’absurdité de la blessure contraint l’homme qui a choisi la voie du Centaure d’accepter l’inacceptable. La contrainte sur sa liberté extérieure a pour finalité de lui apprendre la liberté intérieure. Il n’y a point là de miracle mais la perception intime, profonde, que tout ce qui arrive est fondamentalement juste et à sa place dans l’économie de l’univers. Il réalise alors la profondeur métaphysique des paroles que Voltaire met dans la bouche de Candide : nous vivons dans le meilleur des mondes possibles.

Le vœu de pauvreté freine le puissant et instinctif besoin de propriété des animaux. Le marquage, la défense et l’élargissement du territoire sont des rappels de la présence de l’animal en l’homme. En ce sens aller sur la Lune n’a rien de spécifiquement humain, il n’y a donc pas de quoi s’en glorifier ! L’engagement à la pauvreté contraint le désir de possession à se retourner de manière à ce que l’être humain puisse accepter d’être possédé par un « esprit », par l’une des nombreuses forces signifiantes qui zèbre l’invisible. Cette difficile ascèse du dénuement jusque dans l’acceptation de la mort est source d’une métanoïa par où la richesse extérieure se transforme en richesse intérieure. Telle est, idéalement, la voie du chaman.

Le vœu de chasteté freine le puissant et instinctif besoin de reproduction des animaux. Il contraint la sexualité à se retourner afin que l’ascète accumule suffisamment d’énergie dans son corps et se prépare à être fécondé par l’Esprit sans risquer d’exploser sous l’impact d’une trop grande différence de potentiel qui foudroierait son corps non préparé. Cette grande métamorphose pour la naissance  de l’Enfant spirituel en l’homme est accomplie par le méditant qui cultive, seconde après seconde, la divine indifférence, le détachement de toutes ses identifications. Sans cette capacité il serait immédiatement aveuglé par la lumière des intelligences du monde magique.

En réalité l’obéissance rend libre, la pauvreté rend riche et la chasteté rend fécond. Toutefois ces outils extraordinairement puissant pour sortir l’homme de la vie animale, s’ils sont appliqués aveuglément sans intention et sans conscience de leur raison d’être génèrent de nombreuses pathologies et, en définitive, augmentent l’asservissement de l’homme de bonne volonté. Beaucoup l’ont, hélas, compris ! Sous prétexte de travail spirituel les religions créent parfois des zombies dépendant, dénués et frustrés.

Chiron, Dionysos et Apollon nomment la triple voie symbolique. Ce chemin délicat et plein d’incertitudes  n’est autre que le col de l’utérus par où l’homme-animal du passé pourra un jour accomplir sa véritable dimension d’être humain.

Causalisme et/ou symbolisme : un débat fondamental (2)

Nous affirmions dans un précédent article, sans l’argumenter, que l’astrologie ne pouvait pas être scientifique. Je voudrais à présent présenter ici les quelques réflexions qui m’ont conduit provisoirement à penser cela.

L’astrologie traite de la question du sens. Or le sens est une question qui échappe complètement à la méthode scientifique. La science sait traiter des signaux mais pas des signes. Elle décode de « l’information », mais au sens de Shannon dans sa « théorie de l’information ». C’est-à-dire, pour simplifier, l’organisation statistique des 1 et des 0 dans une suite numérique. Entre dire qu’il y a plus de « 1 » ici que là et en déduire une signification il y a un monde. La nature du sens reste extrêmement mystérieuse pour le scientifique car les outils méthodologiques qu’il utilise dans sa quête de connaissance sont incapables de le saisir. Le sens n’est ni mesurable, ni quantifiable, ni répétable. Il est sans dimension, impondérable et spontané. Pas plus que le poème il ne supporte l’analyse. A ce jour au moins trois hypothèses sont envisageables sur le sens du sens :

  • Il s’agit d’un épiphénomène produit par le chaos neuronal et le jeu des médiateurs chimiques. C’est là la position scientifique classique qui suppose que le sens naît de la matière.
  • Il s’agit de la troisième émergence de l’histoire de l’univers. Depuis le Big Bang l’univers s’est déployé en donnant naissance successivement à la matière puis à la vie biologique.Et  aujourd’hui vient la troisième émergence avec l’apparition de l’homme porteur de la conscience de soi. Tout se passe comme si l’univers s’était créé un cerveau pour se penser, un œil pour se voir, une main pour se transformer… et un être humain pour prendre conscience de lui-même. Cette thèse développée pour la première fois par Sri Aurobindo est à présent développée par certains physiciens quantiques et astronomes.
  • La troisième hypothèse est de type hégélienne : il existe, parallèlement à notre réalité matérielle, un monde saturé de significations qui interagirait sans cesse avec la matière. Le processus d’évolution serait la conséquence de cette immense interaction entre l’Esprit et la substance.

Les astrologues causalistes considèrent, qu’ils ne veuillent ou non, que le sens est un épiphénomène transitoire produit par la biochimie de l’organisme humain. Il est réductible à une information. Même si une influence planétaire est un jour mise en évidence, sur les gènes par exemple, il restera à combler le fossé immense qui sépare le signal du signe, l’information du sens. Si l’automobiliste s’arrête au feu rouge ce n’est pas à cause du signal, de la force électromagnétique émise par la lumière, mais bien à cause de son sens symbolique. Personne n’a jamais vu un chien contourner spontanément un tapis rouge ni se recueillir méditatif sur un banc d’église. Les humains en sont capables, rien ne les « influence » pourtant si ce n’est le sens du symbole, le sens du sacré, le sens du sens. Ce sens du sens peut-être intellectuel (le feu tricolore), culturel (le tapis rouge) ou profondément inscrit dans la nature humaine (le sacré). Les symbolistes se situent dans la seconde ou la troisième hypothèse. Signes et planètes disent plus que ce qu’ils sont du seul point vue physique, un peu comme le feu tricolore qui fait plus que ce qu’il ne pourrait faire en étant strictement scientifique[1].

Les deux lectures ne sont pas antagonistes. Ce week-end, alors que j’animai un séminaire sur la relation entre conte de fée et zodiaque, un étudiant tombe en panne de voiture. La logique causaliste cherche naturellement à cela une explication : défaut d’entretient du véhicule, etc. A la question que je lui posai sur le sens de cet événement il me répondit que cette voiture appartenait à son père décédé exactement un an plus tôt, et que son problème actuel était d’oser se dégager de « toutes les vieilleries » à lui léguées par cet aïeul. Certes il faut bien une cause pour produire un événement, mais le dit événement ne se produit jamais n’importe quand ni n’importe comment et, pour la personne, il est porteur de sens. Tout se passe comme si le monde du sens interagissait avec la réalité objective pour se dire : le symbole – ici la panne de voiture - est alors la trace laissée par un sens qui cherche à devenir conscient. Mais tout cela n’est absolument pas scientifique. Pourquoi ?

  • Par ce qu’« il n’y a de science que du général » (Aristote) : l’expérience citée plus haut est un événement rare, voire unique. De même un thème natal est unique. L’astrologie n’est pas une science, pas plus du reste que l’histoire ou la psychanalyse, car elle s’intéresse à l’unicité de la personne. La science prouvera que vous avez 99% de chance de ne pas avoir d’accident d’avion, mais elle est incapable de dire si vous, en tant que personne particulière, risquez de chuter en vol. L’astrologie par contre peut répondre à cette question, mais elle n’a aucun moyen d’évaluer la fréquence des accidents d’avion dans le monde. Ces deux approches sont donc complémentaires mais ne relèvent pas des mêmes critères de validation.
  • Parce que la science ne traite pas de la question du sens, or l’expérience citée plus haut est justement fondée sur le sens. Le thème astrologique de la personne dira les enjeux de la relation au père, mais pas que la voiture va tomber en panne ! Même si un astrologue suffisamment sensible au symbole peut émettre l’hypothèse de la panne. Le fait que l’événement prédit se réalise n’implique pas un déterminisme astrologique car un même sens peut toujours prendre plusieurs formes événementielles différentes pour se dire. Et s’il est conscientisé il n’a plus besoin de se dire.
  • Parce que la science ne sait pas s’occuper du temps. Or l’exemple de la voiture tout comme l’astrologie sont intimement liés à la nature du temps. Les équations de la thermodynamique, par exemple, supposent un temps réversible : ce que le monde réel rend impossible. Un sucre se dissout dans le café, l’opération inverse spontanée est infiniment improbable. La science réduit le temps à une variable « t », sans flèche ni contenu, contrairement à l’expérience courante. La pratique astrologique réintroduit la valeur du temps : chaque moment est littéralement lourd de sens. Tout se passe comme si, à sa naissance, l’enfant, totalement réceptif, était « imprégné » par des « forces signifiantes[2] » dont le temps est porteur. Remarquons au passage que mathématiciens et physiciens sont tellement embarrassés avec la nature du temps que les théoriciens des cordes se gardent bien d’ajouter des dimensions de temps supplémentaires à leur théorie, ils se contentent de modéliser un univers à 10 dimensions d’espace et une de temps.

Traiter l’astrologie par les voies de la science, et au passage affirmer que la science à le monopole de la connaissance, est pertinent mais très superficiel. Pertinent car les statistiques montrent un lien entre planètes et vie humaine ou animale[3]. Remarquons au passage qu’une statistique significative n’infère rien quand au « mécanisme » mis en jeu mais indique simplement une corrélation entre deux événements, l’un céleste, l’autre terrestre. Cette corrélation peut-être causale ou a-causle, aujourd’hui nous en sommes encore réduits aux hypothèses. « Superficielles » parce que la « scientifisation » de l’astrologie ressemble un peu à l’analyse d’un poème : le sens, la beauté, la liberté, le souffle, s’échappe de la coquille des mots épars laissée là, inerte, sous le scalpel de la pensée rationnelle. La difficulté, c’est que cette pensée rationnelle là ne comprend pas que c’est le souffle qui a façonné la coquille, que c’est l’inspiration du poète qui a su trouver cet arrangement de sonorités uniques, à nul autre pareil. Une telle attitude revient à vouloir enfermer le grand vent dans un filet à papillon et, face à l’insuccès, en conclure fièrement à l’inexistence de l’air. Les scientifiques prétendent aussi qu’il n’y a de connaissance que scientifique : c’est là une maladie infantile de la pensée. Ernesto de Martino, ethnologue italien étudiant la magie des peuples primitifs, a bien analysé la situation de l’observateur occidental aux prises avec les présupposés scientifiques :

« L’application de la méthode naturaliste aux phénomènes paranormaux, et la tentative de les prouver sur le plan où se meut la science expérimentale de la nature, révèle donc, à un certain point ses limites ou, plus exactement, une contradiction interne : pour les prouver, il faut les considérer comme s’ils étaient des phénomènes donnés, alors que leur caractéristique est justement de se trouver encore immédiatement inclus dans la sphère de la décision humaine et, par conséquent, de n’avoir pas de loi ou d’avoir plusieurs lois selon la libre démiurgie des représentations, des sentiments et des intentions de l’homme. La science expérimentale de la nature s’est constituée en prenant pour idéal une nature épurée de toutes les « projections », et cela non seulement dans la pure croyance, mais bien dans la réalité. Il en résulte que la simple possibilité de phénomènes paranormaux répugne intimement à l’histoire interne du mouvement scientifique moderne : pour accepter cette possibilité, ou il doit nier ses origines historiques en instituant une sorte de cryptogamie avec la magie, ou bien il doit dépasser son histoire propre pour essayer d’atteindre à un point de vue plus élevé, à une vision plus compréhensive[4]. »

La science s’est constituée en retirant le psychique de la nature, c’est un scandale pour l’esprit scientifique que de vouloir réintroduire une nature chargée de psychisme, que celui-ci soit simplement une présence qui donne des signes à l’homme (la pensée symbolique) où - pire ! - un facteur inconnu qui puisse interagir avec la matière (la pensée magique opérative).

Pourtant une astrologie purement causale résiste difficilement à l’analyse. Comment en effet expliquer l’opérativité des progressions par exemple ? Il s’agit là d’une technique purement symbolique qui fait appel à un temps passé pour expliquer un temps présent. Comment comprendre le passage de l’information à la signification, du signal au signe ? Comment expliquer l’extraordinaire logique interne du système astrologique qui, une fois décodée, permet de proposer de nouvelles significations sans interroger l’expérience, sauf pour vérification[5] ? Comment, tout simplement, comprendre le zodiaque tropique qui est un système symbolique fondé sur les nombres trois, quatre et douze ? Les tenants d’une astrologie causale devraient non seulement travailler en sidéral mais abandonner le zodiaque en ne conservant que les points énergétiques : étoiles, planètes, soleil et lune. Que signifie, d’un point de vue causal, des lieux géométriques comme l’axe des nœuds et la lune noire ? Que signifie, d’un point de vue causal, les parts arabes, pur produit du calcul ? Pour qu’il y ait influence il faut une source d’énergie. Pour les planètes et les étoiles on peut toujours en discuter. Mais pour le reste ? l’intersection de deux orbites n’a, d’un point de vue scientifique, jamais été considérée comme pouvant avoir une influence sur quoi que ce soit et ne le peut pas. Pourtant l’expérience astrologique montre le contraire. Alors il faut bien remettre en cause la méthode scientifique, ou plus exactement comprendre les limites de son champ d’investigation, limites imposées par la Méthode, et réfléchir à d’autres formes de rationalité : par exemple la logique analogique (Newton, Paracelse), la logique du tiers inclus (Lupasco) ou encore la logique cyclique dont la vie biologique est friande et dont la pensée orientale a magnifiquement su rendre compte.

In fine ce n’est pas la science qui doit affirmer ou infirmer l’astrologie, c’est le fait astrologique qui doit questionner la vision du monde imposée aux hommes par la science depuis quatre siècles. Et le défi est immense.


[1] Sur le déterministe scientifique et sa contradiction avec l’évidence de la vie quotidienne où chaque instant est un moment de liberté voir l’ouvrage de Henri Atlan La science est-elle inhumaine ? (Fayard,2002).
[2] Comment les nommer ? leur nature est encore inconnue : est-ce des idées platoniciennes, un champ morphogénétique, une catastrophe mathématique du genre plis ou fronce ? (voir l’article du précédent numéro).
[3] Voir l’étude de Suzel FuzeauBraesch « astrologie causale : une expérience sur les chiens » in la lettre des astrologues n°29. Ces résultats montrent que « l’influences » astrologique ne peut pas être culturelle, produite par l’imagination humaine. Mais elle ne permet pas cependant de trancher entre une causalité (par exemple l’action d’une force sur un gène) et une imprégnation de l’animal par un sens « transcendant », préexistant, source de son instinct. Ainsi, par exemple, René Thom « explique » le comportement agressif du chien par sa thérorie des catastrophes, de manière géométrique, sans faire appel à une influence matérielle.
[4] Ernesto de Martino Le Monde Magique p 67-68, les empêcheurs de penser en rond (1999).
[5] Nous avons développé cette logique symbolique dans deux ouvrages : La Symphonie du Zodiaque(2000) et Le Chœur des Planètes (2001) parus aux éditions de Janus.(info@janus.com).

Causalisme et/ou symbolisme : un débat fondamental (1)

Quelle est la nature de l’astrologie ? L’astrologie est-elle causale ou symbolique ? Il est des mots qui soulèvent parfois des tempêtes d’encre. Mais ceux-ci n’ont pas le monopole du déchaînement des esprits (et des passions, hélas !), ils appartiennent à la grande famille des questions sur la nature du réel. Grosso Modo depuis Pythagore au VIe siècle avant notre comput, deux écoles sont disputé sans concessions une réponse d’ordre idéologique à cette question fondamentale. D’un côté les idéalistes, au sens philosophique, avec Platon, Avicenne, Paracelse, Jung,  Rupert Sheldrake et René Thom, qui affirment que l’invisible organise le visible. Platon invoquait les Idées, Avicenne l’Ange, Paracelse les signatures, Jung les archétypes, Scheldrake les champs morphogénétiques et René Thom les « catastrophes » mathématiques.

Il ne s’agit pas bien sur de comparer ceci et cela mais de noter ce qui rassemble toutes ces tentatives d’explication du réel : une relation a-causale entre une réalité invisible et le monde psycho-physique où nous vivons. Cette réalité immatérielle, quelque soit sa nature,  échappe aux lois de la science contemporaine car personne ne sait ni la mesurer, ni la peser, ni la convoquer dans un laboratoire. Du point de vue symbolique ce monde « imaginaire », impalpable, immatériel, ne signifie pas « imagination, fantasme, et illusion ». Ce mot désigne un monde intermédiaire ayant une réalité, même si celle-ci, une fois encore, échappe aux critères scientifiques, à savoir le qualitatif, le mesurable et le reproductible. Cette réalité là, Henri Corbin l’appelait le monde imaginal, pour la différencier de la pure imagination rêveuse. L'astrologie symbolique se situe naturellement dans la filiation de ce courant de pensée. De ce point de vue l’astrologie est à la réalité subjective ce que les mathématiques sont à la réalité objective : un langage précis et cohérent. Le langage symbolique s’occupe du sens, le langage mathématique de l’objet. Signification et matière sont les deux sources de nourriture de l’être humain.

D’un autre côté, une école complémentaire dans l’esprit mais opposée dans la pratique, affirme que seule la logique analytique et la causalité permettent de comprendre notre réalité. Là encore, grosso modo, nous y découvrons des penseurs comme Aristote, Averroès, Descartes, Laplace, Changeux et l’immense majorité des scientifiques contemporains. Ici encore il ne s’agit pas de gommer les différences parfois fondamentales entre les uns et les autres mais de remarquer que tous espèrent, par l’observation minutieuse de la Nature, lui arracher ses secrets. L'astrologie causale se situe bien sur dans cette mouvance. Ici le monde imaginal n’a pas d’existence en soi mais il est produit par la causalité physique et, a fortiori, par la biochimie du cerveau.

Causalité et symbolisme, deux ou trois remarques :

  • Les deux écoles de pensée, que nous appellerons « symboliste » et « causale » pour reprendre les termes du débat ici engagé, se fondent tous deux sur des a-priori métaphysiques aujourd’hui indémontrés, peut-être même indémontrables. Les causalistes pensent que le réel, cet inconnu, est explicable à partir d’une analyse fine de la matière et des forces qui l’organise. Les symbolistes par contre affirment que les observations matérielles ne représentent que l’écume des choses, « derrière » ce monde visible existe un monde invisible capable d’organiser la vie psychophysique. Le défi des causalistes sera donc de démontrer que tout le réel observé et vécu est réductible aux atomes ; le défit des symbolistes sera de démontrer que au moins une partie du réel observé et vécu ne peut s’expliquer que par l’interaction de l’invisible avec le visible. La difficulté réside dans ce « tout » et ce « que ».
  • Prétendre résoudre ce débat définitivement est une douce illusion, 25 siècles d’histoire n’y ont pas suffit.
  • Les symbolistes sont confrontés à une difficulté supplémentaire : ils n’ont pas à ce jour de modèle théorique universellement reconnu pour organiser leurs observations. Il existe quelques modèles mathématiques comme la théorie des catastrophes (Thom) ou le relativité superlumineuse (Dutheil), ou encore des approches plus philosophiques comme l’univers des archétypes (Jung), le monde imaginal du soufisme (Corbin) ou la théorie des forces formatrices inspirée de l’anthroposophie (Sheldrake). Mais, malgré ces approches théoriques, il n’existe pas à ce jour l’équivalent de la Méthode scientifique pour valider ces théories. C’est pourquoi, le plus souvent, les critères méthodologiques scientifiques pallient à cette grave lacune. Or cela est nécessairement voué à l’échec. Nous y reviendrons.
  • causalité et symbolismeLes conséquences philosophiques et pratiques liées à l’adoption de l’une ou l’autre de ces deux approches sont immenses. Ce serait faire preuve de légèreté que de les considérer superficiellement. L’une de ces implications soulève la question battue et rebattue du libre arbitre et du déterminisme. Nous n’avons pas assez d’espace ici pour en discuter mais permettez moi simplement une remarque : la science est déterministe pourtant les scientifiques défendent becs et ongles la liberté humaine ; l’astrologie est un système symbolique et (certains) astrologues jouent le jeu des prévisions comme si les lois du « destin » étaient écrites par avance. Contradiction ? Oui, d’un strict point de vue logique. Il faut cependant rappeler que le projet de « faire science » n’est pas neutre, dépollué de tout présupposé anthropologique. Il s’inscrit dans une histoire, celle d’un occident judéo-chrétien qui a vécu la Réforme Protestante, dont l’un des cheval de bataille est la liberté humaine et la capacité à tout instant d’opérer des choix. C’est peut-être aussi pour cette raison que le débat entre scientifiques et astrologues est aussi vif, parce qu’il est la rencontre de deux incompréhensions. Car derrière la bataille des mots et des faits, un autre combat fait rage : celui de nos présupposés métaphysiques. Le scientifique « chrétien » défend la liberté humaine, pour lui c’est la connaissance de la loi qui rend libre, toute « prévision » est philosophiquement insupportable ; l’astrologue « païen » (les planètes ne sont-elles pas à l’origine des dieux ?) cherche une légitimation scientifique à l’astrologie, et quoi de mieux que la prédiction pour démontrer la mise en jeu d’un système de lois ? En fait l’astrologie n’est pas et ne peut pas être scientifique même si une approche scientifique de l’astrologie est complètement concevable et existe, elle l’ampute de son essence : la révélation de la présence du sens. C’est du moins la position que nous tenterons d’argumenter dans un prochain article.

Dans les précédents articles nous avons tenté de montrer deux choses : que le débat entre causalité et symbolisme ne date pas d’aujourd’hui et qu’il est probablement consubstantiel à l’esprit humain, que l’astrologie ne pouvait être seulement causale – si jamais elle l’est – car elle s’occupe de questions insolubles dans la méthode scientifique : le sens, le temps et la personne.

Nous allons pousser un peu loin notre réflexion en nous demandant en quoi l’astrologie est symbolique, et quel est la responsabilité des astrologues et autres symbolistes dans un monde désenchanté.

Le premier écueil serait de tenter de résoudre la question avec une logique causale en demandant « comment les symboles peuvent-ils agir ? » ou « par quel mécanisme l’archétype se manifeste-t-il dans la vie de la personne ? ». Je ne sais pas si cette question pourra un jour recevoir une réponse, pas plus que à d'autres époques la querelle sur le sexe des anges et le débat entre les Anciens et les Modernes. la discussion n’a pas dépérit en raison d’une réponse mais parce que la mentalité  à changé, la question devenant progressivement sans intérêt. Or pour explorer le monde du symbole c’est notre mentalité occidentale qui devrait changer. Un jour, envisageant un échange avec les indiens Kogis de Colombie je demandai à un ami les connaissant bien ce que nous pouvions, en tant qu’occidentaux leur apporter. Il me répondit que cette question n’avait aucun sens pour eux. Que, s’ils acceptaient de nous recevoir et de partager leur monde, c’était pour reconstruire et maintenir l’harmonie du monde. La logique de l’échange d’individu à individu, de groupe social à groupe social leur est étrangère.

La logique du monde symbolique ne peut, de même, être abordée avec des questions formatées par une pensée scientifique en quête de causalité. Mais cela n’empêche pas de réfléchir, heureusement ! Gœthe exprimait l’idée suivante :

« Le but suprême serait de comprendre que tout fait réel est déjà la théorie. Le bleu du ciel nous révèle le principe fondamental de la loi des couleurs. Que l’on ne cherche surtout rien derrière les phénomènes, ils sont eux-mêmes la théorie »

Deux ou trois exemples pour appuyer ce point de vue :

  • Le symbolisme du corps humain montre la nature de l’homme.
  • Gœthe cherchait l’archétype de la Plante
  • Vladimir Propp a découvert l’archétype du conte,

Ainsi, loin de démontrer le monde symbolique ne peut que montrer. Il montre du sens alors que le monde scientifique démontre des mécanismes, uniquement des mécanismes.


Nous avons développés ces idées dans un ouvrage paru aux éditions du rocher, L’Homme Réunifié (1995).

« visible » est évidemment à prendre au sens large de tout ce qui entre dans le champ des sciences, à savoir ce qui est mesurable, quantifiable et reproductible.

René Thom, prédire n’est pas expliquer (Eshel, 1991)

Régis Dutheil : « un nouveau modèle temporel : synchronicité et a-causalité dans l’univers superlumineux », revue de biomathématique, n°97 p 27 (1987) ; et L’homme superlumineux (Sand, 1990).

De nombreux ouvrages sont disponibles, voir par exemple Synchronicité et Paracelsica  (Albin Michel, 1988)
Rupert Sheldake, La mémoire de l’univers (le Rocher, 1988)

Cité par Rudolph Steiner in Gœthe et sa conception du monde, p 65 (Fischbacher-Paris, 1967).

Quelles attitudes face à la souffrance ?

Lorsque la douleur apparaît, lorsque la souffrance ne cesse de rappeler sa présence ici et là, une seule pensée vient un l’esprit : cela doit cesser ! Parce que toutes l’attention de la personne est prise, comme captée, par cet endroit du corps qui appelle au secours et signe sa détresse, aucune autre alternative n’est envisagée. En cas d’incendie il est sage d’éteindre les flammes de toute urgence. Pourtant, une fois la douleur assagie, la réflexion devient possible : pourquoi la souffrance ? Est-ce seulement la marque d’un dysfonctionnement organique ou est-ce autre chose ?

La réaction face à la souffrance dépend du regard que nous portons sur la maladie, c’est-à-dire de notre manière de comprendre le dysfonctionnement organique. Il existe au moins quatre possibilités[1] :

La maladie est un problème objectif qui se réduit au symptôme

Nous sommes ici dans la logique de la lutte contre la souffrance. Des vecteurs chimiques (les médicaments) prennent pour cibles des virus et des bactéries pathogènes afin de les détruire. Il y a, certes, des dommages collatéraux (les effets secondaires) mais ceux-ci sont jugés négligeables par rapport au résultat souhaité. Dans cette logique de compétitivité et de destruction sur laquelle de larges pans de notre culture est bâtie, la souffrance doit être éradiquée au même titre que la maladie. Une violence – la douleur – appelle une autre violence – le combat contre la douleur… afin que l’organisme retrouve la paix, une paix conçue comme un fonctionnement biologique normal. Parfois c’est la peur de la souffrance et non le phénomène lui-même qui justifie le traitement. Cette manière de procéder est largement dominante dans le corps médical car celui-ci est instruit par une société qui accepte comme paradigme les valeurs de violence, de lutte et d’effort en les justifiant par un modèle (obsolète) darwinien de la Nature. En ce sens le monde médical ne diffère pas des domaines économiques et politiques. Cette approche à pourtant l’inconvénient de réifier l’individu en le rapprochant du statut de la machine : une pièce est cassée, il suffit de la changer pour que tout remarche au mieux. L’approche vaccinale de la grippe A (H1N1) entre bien sûr dans ce double cadre fondé à la fois sur la peur et la réification de l’individu.

La maladie est une solution à un problème

A présent la personne est considérée comme une totalité vivante en lien continu avec son environnement. Le véritable problème n’est pas le symptôme mais le contexte producteur du symptôme : la nourriture, l’ambiance familiale,  l’absence de projet de vie, la pollution, une rupture affective ou un travail monotone. La douleur devient alors le signe vivant d’une disharmonie entre la personne et son environnement. Plutôt que de lutter contre le signal d’alarme,  il s’agit de se demander « qu’est ce qui cloche dans ma manière de vivre ? ». Les pathologies psychosomatiques entrent bien sûr dans ce cadre. Et l’on sait aujourd’hui que certains cancers s’enracinent dans l’alimentation et le stress. La douleur est un signal d’alarme qui dit « attention ! il y a quelque chose à changer dans ton environnement social, familial ou professionnel ». Le corps prend en charge ce que la conscience ne veut pas voir afin que la personne maintienne une vie relativement agréable.  Mais, un jour, il n’en peut plus d’accumuler les troubles engendrés par cette situation de cécité chronique ; il étouffe à force de prendre en charge ce que la conscience refuse de voir et d’accepter. La grippe, pour revenir à notre exemple, est certes facilités par les conditions atmosphériques mais elle signe aussi une difficulté à intégrer un choc affectif dans la conscience collective. On peut alors se poser la question suivante : l’atmosphère de contrôle et de peur collective entretenue depuis le 11 septembre 2001 ne génère-t-elle pas une fragilité du corps social qui est de moins en moins capable de digérer émotionnellement les menaces réelles ou inventées (peu importe ici) et réagit par une « épidémie » ?

La maladie est un signe puisque le « mal à dit »

Que veut donc « dire le mal ? »Dans le premier cas de figure le corps était un objet biologique qui subissait une attaque et qu’il fallait défendre. La souffrance dénonçait une défaillance mécanique dans un monde individualiste orienté objet. Dans le second cas de figure le corps se comportait comme une éponge qui souffrait à force d’absorber ce que la conscience n’était pas à même de métamorphoser ou de rejeter. La souffrance de la personneétait alors un signal d’alarme dénonçant une disharmonie de l’ensemble du système social. Les plus « faibles » ou les plus sensibles jouaient le rôle de la lumière rouge qui prévenait du danger. A présent le corps parle. A sa manière bien sur, dans son langage symbolique et non verbal. La maladie « dit le mal ». Quel mal ? Aucune généralisation n’est possible, tout dépend du type de pathologie et de symptôme. Une manière, parmi d’autres, de lire le dit du corps est d’utiliser la langue des oiseaux[2]. Ainsi j’avais récemment au téléphone une amie souffrant du pancréas qui, dans le langage de l’inconscient, s’entend « Pan – créas ». Pan, qui signifie « tout » en Grec, est le dieu du chaos et des bergers. Je lui dis alors que « pancréas » pouvait peut-être se lire : « dans la création que je suis entrain de mettre en place il y a quelqu’un qui sort du groupe avec qui je travaille et qui sème le chaos ». C’était effectivement sa problème difficulté moment. Pour des raisons sentimentales, elle se sentait incapable de remettre ce « mouton » récalcitrant dans le rang, ou de lui trouver une place ailleurs. Alors le pancréas prit sur lui ce conflit intérieur. La souffrance, dans cette troisième logique, est la parole du corps. Il dit quelque chose que la conscience n’a pas vu. Voir cela c’est déjà entrer dans le processus de guérison. Transformer la souffrance suppose ici de verbaliser la parole muette du corps en détresse. Quand à la « grippe » elle pourra se décoder de la manière suivante[3] : « Il y a un rouage qui grippe quelque part. Soit dans la vie de la personne s’il s’agit d’une maladie occasionnelle, soit dans celle de la société s’il est question d’une épidémie. Lorsque le système biologique se grippe c’est pour signer cet état de choses sur les plans plus subtils : celui de l’ordre psychologique et celui de l’organisation sociale. L’épidémie de grippe aviaire qui nous menace aujourd’hui (2006) concerne le poulet. Histoire de nous dire que quelque chose cloche dans notre besoin de vivre comme des poussins sous l’aile rassurante d’une infinité de moyens de contrôle ? Comme le rappelle la langue des oiseau quand il y a « grippe » cela se décode « j’ai (G) rippé », j’ai glissé quelque part… je ne peux plus m’accrocher à mes anciens repères.

La maladie est le processus de guérison

C’est un processus qui vise à transformer le malade en réajustant ce qu’il croît être à ce qu’il est. Ce quatrième regard sur la souffrance est plus difficile à comprendre, à moins de l’avoir déjà vécu. Il s’agit d’entrer dans la douleur et de l’accepter totalement. Alors elle se transforme et le symptôme disparaît. Et avec lui la charge « énergétique » que constituait le symptôme. Ces pratiques demandent en général l’aide de spécialistes que les sociétés premières connaissaient sous le nom de chamans ou de sorciers. Alors le corps n’est plus seulement un objet, ni une éponge, ni même le dépositaire d’une parole, c’est une matière intelligente qui connaît ses propres voies de transformation et de guérison.

A toute pathologie, à toute souffrance, l’une au moins de ces quatre causes sera à envisager. Attention cependant à ne pas se tromper d’origine : il ne sert à rien de changer d’air si l’origine d’un mal est une boisson qui ne respecte pas de bonnes conditions sanitaires par exemple. Pourtant toutes les souffrances ne sont pas dues à des dysfonctionnements mécaniques du corps-objet. Notre société, fondée sur la compétition, la guerre et l’exploitation d’une nature-objet à tendance à sur-évaluer la fréquence de la première cause, la cause objective, aux dépends des trois autres. Prendre en compte ces quatre présupposés philosophiques suppose une réponse différente de la part du soignant. En cas de fatigue, par exemple, chacune des quatre approches thérapeutique voudra imposer sa vérité, c’est-à-dire sa technique :

  • Premier cas :  absorber des vitamines et des oligo-éléments. Le médecin va soigner un symptôme. La douleur est à éradiquer immédiatement.
  • Second cas :  aller à la montagne, changer d’air, se détacher du milieu familial. Le médecin va guérir un citoyen. La douleur est un signal d’alarme qui demande au patient de changer quelque chose dans son environnement.
  • Troisième cas : Voir ce qui ne va pas dans sa vie et, ce faisant, se changer soi-même. Le médecin va aider la personne à devenir elle-même. La douleur me dit quelque chose, en écoutant le symptôme je sais ce qui, en moi, pourrait changer.
  • Quatrième cas : poser un acte symbolique, c’est-à-dire réaliser un rituel qui favorise l’expulsion de la maladie. Le médecin va aider la personne à se métamorphoser. La douleur est alors le symptôme d’un processus initiatique en devenir.

En conclusion celui qui cherche à guérir devrait, idéalement, être à la fois Médecin allopathe (cas 1), Thérapeute (cas 2), Sage (cas 3) et Sorcier (cas 4). Une approche intégrale de la médecine peut s’envisager d’au moins deux manières : en s’appliquant au praticien et/ou au patient. Dans un premier temps le demandeur devrait pourvoir, dans une société ouverte, explorer une ou plusieurs des quatre voies thérapeutiques esquissées plus haut en ayant la possibilité de consulter l’un ou l’autre de ces spécialistes afin de soulager son symptôme, de modifier sa posture au sein son environnement, d’écouter sa soif de sens et d’accompagner son processus de métamorphose ontologique. Mais, à terme, on peut aussi envisager la formation d’un nouveau corps médical composé de personnes ayant la connaissance et l’expérience intime de ces quatre approches du guérir… du « gai rire » nous rappelle la langue des oiseaux. Alors, enfin, l’être humain sera reconnu et exploré dans son intégralité : physique, affective, intellectuelle et spirituelle.

La bonne nouvelle, c’est qu’il reste encore bien des chemins à explorer pour les générations futures !

Ce texte est extrait de notre ouvrage sur les quatre voies de connaissance intitulé La force du symbolique. 


[1] Nous avons développé les fondement biologiques et philosophique de ces quatre logiques dans La Force du Symbolique (Dervy, 2004).
[2] De nombreux exemples de pathologies sont lues symboliquement dans notre ouvrage Petit Dictionnaire en langue des Oiseaux (éditions de Janus).
[3] Ibid. p 202.

Science et astrologie : pourquoi l’astrologie n’est pas une science

Science et astrologie : deux approches complémentaires du réel  ? 

De nombreuses personnes sont parfois surprises voire même intellectuellement choquées, par l'emploi de concepts astrologiques pour décoder la psychologie individuelle, voire des processus historiques. Ces concepts semblent hérités d'un temps où la science n'avait pas encore balayé les errances de la pensée magique. Mais, d’un autre côté, fallait-il balayer l'étude de la médecine parce que les savants du Moyen-Age s'accrochaient becs et ongles aux antiques saignées ?

Débarrassée de ses oripeaux "magiques", que reste-t-il aujourd'hui de ce système de pensée ? Il reste une "astro-logique", c'est-à-dire un langage symbolique avec ses mots et sa grammaire, l'ensemble présentant une étonnante cohérence interne. Ces mots et cette grammaire ne désignent pas des objets, comme le feraient la physique ou les mathématiques, mais ils expriment du sens. On pourrait définir l'astrologie comme une science des concepts, comme un algorithme abstrait qui guide la compréhension et la réflexion du penseur s'appliquant à décoder des significations. Loin de représenter une science du passé nous pensons, pour l'avoir expérimenté, que l'astrologie pourrait devenir dans les années futures un outil d'une importance majeure pour décrire et comprendre les facteurs subjectifs à l'œuvre dans l'édification des formes objectives. Le langage physico-mathématique décrit les lois qui président à la formation des corps physiques, le langage astro-logique rend compte des processus signifiants qui animent ces formes. Pourtant science et astrologie ne seraient-elles pas complémentaires ?

A la lecture de ces lignes l'homme de science ne pourra s'empêcher de remarquer que l'astrologie est une discipline irrationnelle qui n'a, de surcroît, jamais fait la preuve de son efficacité. Sur le premier point nous ne pouvons qu'être d'accord : l'astrologie n'est pas une science rationnelle. Empressons-nous d'ajouter que la science n'a pas le monopole du savoir, et qu'irrationnel ne signifie pas "non-rationnel"[1] mais simplement "en dehors de la rationalité". Nous pensons qu'il existe une autre logique, une logique symbolique et analogique, qui reste d'ailleurs à construire de manière rigoureuse.

Qu'est-ce qui différencie, en un mot, ces deux modes de pensée ?

La logique cartésienne traite des mécanismes et elle évacue le sens, le facteur subjectif, comme un artefact indésirable; la logique des symboles s'occupe, justement, de ce "sous-produit" laissé pour compte par les scientifiques. La première est une science des formes, la seconde est une science du sens. Qu'il s'agisse de notre histoire ou de l'Histoire, l'une étant d'ailleurs profondément tissée avec l'autre, ces deux facteurs respectivement quantitatif et qualitatif s'avèrent indissociables.

La question de la preuve de l'efficacité du mode de pensée astrologique est en réalité extrêmement controversée. Peut-être est-ce dû en partie aux conflits idéologiques plus ou moins conscients, mais toujours virulents,  qui sous-tendent les débats sur cette question, et pour une autre part au fait que l'astrologie soit à la fois un modèle théorique, un langage, et une technique d'investigation du monde du sens. A ce jour les travaux les plus sérieux qui apportent des éléments de réponses en faveur de l'astrologie sont dus au statisticien Michel Gauquelin (1) et à Suzel Fuseau-Braesch, directeur de recherche au CNRS (2).

L’astrologie n’est pas et ne peut pas être une science. Non pas parce qu’elle serait une vieille superstition héritée de l’obscurantisme du Moyen-Age (défendu à l’époque par les docteurs de la Sorbonne !), mais parce que son champ d’investigation échappe à la méthode scientifiques.

Est scientifique ce qui est mesurable, quantifiable et répétable. Or l’univers de la signification, de la psychologie au sens large par conséquent, n’est pas pondéral. Quel est le poids d’un désir ou d’une émotion ? Le monde du sens est également difficilement mesurable sans réductionnisme outrancier (que penser du fait de réduire un sentiment d’amour à une augmentation de sécrétion hormonale ? Du reste, qui cause quoi ? ). Enfin chaque situation astrologique est unique (les combinaisons des positions planétaires tendent vers l’infini) exactement comme chaque personne est unique. Or que la science ne sait traiter qu’avec des grands nombres (reproductibilité), les évènements rares, et a fortiori uniques, échappent à sa méthode d’investigation.

Si l’astrologie n’est pas une science elle n’en est pas moins un outil de connaissance. Nous ne pouvons évidemment, pour les raisons précitées, le démontrer scientifiquement, même si une approche statistique reste possible. A ce jour le seul élément qui me permette une telle affirmation est le fait de m’être penché sans a priori sur le système astrologique. Je sais aussi que d’autres chercheurs, scientifiques ou non, l’on fait avec la même curiosité impartiale, mais la pression de la pensée dominante est tellement prégnante que beaucoup préfèrent continuer à travailler dans la solitude. Ajoutons que la situation est complexe :  un certain nombre d’astrologues cherchent le bâton pour se faire battre en affirmant un déterminisme astrologique qui est insoutenable ou encore en acceptant de rédiger des « horoscopes » pour les médias. Rappelons que « horoscopes » signifie « regarder l’heure ». Toute « prévision » pour la semaine ou le mois est une triple hérésie : étymologique, philosophique et astrologique.

Signalons enfin que, si on accepte l'hypothèse de la cohérence et de la pertinence de l'astrologie, personne ne sait à ce jour comment ça marche. N'eut-il pas été stupide de se priver des propriétés antalgiques de l'aspirine simplement parce que, même aujourd'hui, personne ne connaît vraiment son mode d'action ?…

Vidéo de présentation de l'astrologie


[1] Il serait trop long, dans un simple article, de développer pleinement ces idées. Nous renvoyons le lecteur intéressé à un précédent ouvrage l'Homme-Réunifié (éditions de Janus).

Zodiaque et conte de fée

Le thème astrologique est-il un conte de fée ?

Les planètes sont des dieux, du moins si l’on se réfère à la tradition gréco-romaine. Chacun d’eux marque de son empreinte l’un des jours de la semaine qui en conserve la mémoire dans son étymologie : lundi pour la Lune, mardi pour Mars, mercredi pour Mercure, jeudi pour Jupiter, vendredi pour Vénus, samedi pour Saturne et dimanche pour le Soleil (Sun-day).

Pourquoi, dès lors, aux déjà fort nombreuses lectures du thème astrologique, y ajouter encore une « nouvelle » approche ? En fait chaque manière d’envisager le thème natal répond à une question différente. L’astrologie traditionnelle se spécialise dans la mise en évidence synchronique entre des événements et un état du ciel, l’astropsychologie interroge le monde intérieur de l’être, ses motivations, ses désirs, ses potentiels ; l’astrologie karmique explore ses mémoires enfouies héritées de sa lignée familiale, de l’inconscient collectif et de possibles « vies antérieures » ; l’astrologie humaniste porte son attention sur le processus de développement et les voies d’individuation correspondant le mieux à la personne ; et enfin l’astrologie transpersonnelle montre comment le consultant pourrait établir un lien conscient et fructueux avec le monde spirituel.

Du dense vers le subtil, les différentes approches du thème astrologique répondent à des demandes et à des besoins différents. L’astromythologie développée pour la première fois, à notre connaissance, par Jacques Berthon dans ses cours à l’E.S.A.P[1]., propose une approche qui n’est pas fondée sur la description des événements, du psychisme, des mémoires ancestrales ou encore des processus de transformation, mais sur l’image.

Car un mythe raconte une histoire. Cette histoire-là parle déjà en elle-même à la personne, un peu comme les contes qui, même s’ils ne sont pas analysés, modifient profondément les structures psychiques de l’enfant. A l’occasion de cet article et du suivant nous voudrions développer les grandes lignes d’une lecture du thème natal fondée sur le conte merveilleux et le mythe. Une lecture qui, au fond, utilise le seul langage que l’inconscient comprenne spontanément : celui des symboles.

Planètes, zodiaque et conte de fée

Lorsque, dans les années 1930, Vladimir Propp s’attela à la question du classement des contes de fée il obtint trois conclusions remarquables[2] :

  1. « Les éléments constants, permanents, du conte sont les fonctions des personnages, quels que soient ces personnages et quelle que soient la manière dont ces fonctions sont remplies. les fonctions sont les parties constitutives fondamentales du conte.
  2. Le nombre des fonctions que comprend le conte merveilleux est limité.
  3. Dans tous les contes, la succession des fonctions est rigoureusement identique. »

Utilisant l’analyse structurale développée par Claude Lévi-Strauss, l’auteur à montré que l’ensemble des contes merveilleux suit toujours le même ordre chronologique de 32 séquences consécutives, quelque soit le contenu de l’histoire. Les variations sont infinies, mais seulement au sein de cette uniquestructure, sinon le conte ne « fonctionne » pas. Si l’on repart de cette analyse en la complétant avec une lecture symbolique des 32 étapes on peut montrer que celles-ci dessinent un zodiaque qui commence et se termine avec le signe du Capricorne.[3]  L’histoire du héros est celle du renouvellement de la conscience en 13 étapes zodiacales. En voici les grandes lignes (nous avons conservé en italique les mots-clés attribués par V. Propp à chaque séquence) :

Le conte commence toujours par quelques lignes d’introduction qui énumèrent les membres de la famille, à moins que le futur héros ne soit simplement présenté par la mention de son nom et la description de son état. Au sein de ce royaume règne un bonheur particulièrement souligné. Mais un phénomène inattendu survient : un des membres de la famille s’éloigne de la maison, à moins que celui-ci ne se fasse signifier une interdiction ou sa forme inversée : il doit obéir à un ordre. Ces premières étapes correspondent aux valeurs véhiculées par le signe astrologique du Capricorne : objectivité des faits, conscience morale qui fonde la légitimité des ordres et des interdits, sens des responsabilité et, profondément, identification de la conscience à l’image du vieux sage (le roi).

Puis l’interdiction est transgressée. Par exemple les princesses sont en retard pour rentrer à la maison alors qu’elles avaient seulement la permission de minuit. De plus le « méchant » fait son entrée en scène dans l'intrigue. Son rôle est de troubler la paix heureuse de la famille en causant un préjudice. L'agresseur essaie d'obtenir des renseignements. (« où as tu trouvé ces pierres fine ? » ). L’inversion del’interrogation se rencontre également, sous la forme de questions posées à l’agresseur par sa victime. L'agresseur reçoit des informations.  Par exemple la marâtre dialogue avec son miroir et apprend que plus belle qu’elle existe là-bas, au cœur de la forêt. Transgression, imprudence, acquisition d’une connaissance non conventionnelle, révolte contre le père, désir d’apporter le bonheur aux hommes en acceptant par avance le scandale que génère toute réelle nouveauté… toute cela appartient à la symbolique astrologique du signe du Verseau.

L'agresseur tente alors de tromper sa victime pour s'emparer d'elle ou de ses biens. Pour cela il utilise des moyens magiques : le dragon se transforme en chèvre d’or, la sorcière devient une bonne vieille où encore la voleuse fait semblant d’être une mendiante. Notons au passage que l’archétype « agresseur » dévoile sa nature contradictoire et complémentaire : la sorcière et la bonne vieille sont deux visages opposés de la féminité, de son côté la voleuse prend alors que la mendiante reçoit, de même le dragon et la chèvre sont deux images du diable, l’une sauvage et dangereuse, l’autre apprivoisée et familière (le grand bouc). Lorsque la sorcière devient une bonne vieille elle ne change pas fondamentalement d’identité, elle montre simplement l’autre facette de sa nature. De l’acceptation de se laisser fasciner va naître la complicité : la victime se laisse tromper et aide ainsi son ennemi malgré elle. Alors intervient un pacte entre conscient et inconscient : l’être accepte de se laisser bousculer, fasciner, endormir par la connaissance nouvelle. La complicité entre agresseur et agressé signe une alliance entre l’inconscient qui détient la clef du renouvellement et le conscient qui sera capable de la tourner dans la serrure de la vie. Notons que les interdits (Capricorne) sont transgressés (Verseau) alors que les propositions trompeuses sont acceptées et exécutées (Poissons). La transgression des interdits (Verseau) et l’adhésion à des utopies (Poissons) sont des étapes nécessaires pour tout processus de renouvellement de la conscience. Il serait dangereux et régressif de les considérer à l’aune des certitudes du vieux roi : culpabilité d’avoir transgressé et « irréalisme » d’avoir pris des vessies pour des lanternes.

L’agresseur nuit ensuite à l'un des membres de la famille ou lui porte préjudice. C'est cette fonction qui va donner au conte son mouvement. L’ordre, la transgression de l’interdit, l'information extorquée et la tromperie réussie préparent cette fonction : l'intrigue se noue au moment du méfait. Les modalités de celui-ci sont extrêmement variées mais apparaissent très souvent sous forme de rapt : l’agresseur enlève un être humain, vole un objet magique, détruit ce qui a été semé ou emprisonne quelqu’un. Puis vient un moment de médiation, de transition : la nouvelle du méfait ou du manque est divulguée, le héros part pour le combler, soit sur ordre du roi, soit de sa propre initiative. En fait le héros entre vraiment en scène grâce à la perception du manque. C'est un quêteur qui décide d’aller chercher ce qui manque (une fiancée) ou un héros victime (le petit garçon qui est enlevé ou chassé). Ces étapes correspondent dans le symbolisme astrologique au signe du Bélier. Il peut prendre à la tête du troupeau et défricher de nouveaux chemins en se fiant à son dynamisme et à son intuition, à moins qu’il ne soit une victime de l’ordre ancien (l’agneau Pascal) qui se prépare pour une métanoïa. Sa motivation est de réparer une injustice (méfait) ou de combler un manque en adhérant de manière absolue à sa conviction intérieure.

Une fois prise la décision de partir le donateur entre en scène. Le héros subit une épreuve qui le prépare à la réception d'un objet ou d'un auxiliaire magique. On lui propose par exemple d’accomplir un petit travail, de préparer une nourriture ou de rendre un service. Parfois le donateur semble hostile. Le héros réagit aux actions du futur donateur, il rend le service ou épargne l’animal par exemple.  Puis un auxiliaire magique est mis à la disposition du héros. Cependant, si sa réaction a été négative, la transmission ne peut pas avoir lieu : le héros est mangé, découpé en lanières ou congelé. C’est fin de la quête. Ces « morts » sont évidemment à lire de manière symboliques : être mangé signifie être réabsorbé par le vieux monde ;  être découpé souligne un risque de déstructuration ; être congelé indique que la quête est figée. Notons que la phase du don suit la phase de la décision. Et non pas l’inverse ! Ce n’est pas parce qu’il a des moyens (de l’argent, des idées ou des relations) que le héros part en quête mais c’est parce qu’il adhère absolument à sa conscience du manque et essaie d’y remédier. C’est seulement une fois que cette adhésion est exprimée qu’il découvre les moyens d’aller plus loin car il sait laisser œuvrer la vie en lui pour l’accomplissement de son œuvre. Le héros ne décide pas parce qu’il a en lui des qualités pour réussir, mais il découvre ces qualités parce qu’il a décidé de partir. Dans la chronologie des signes du zodiaque ces étapes correspondent au sens symbolique du Taureau.

Après la réception de l’auxiliaire magique notre héros se déplace dans l'espace entre deux royaume.Les différentes manières de « voyager » sont symbolisées par diverses formes de déplacements.  Se mettre en chemin c’est aussi entrer dans un combat car l’agresseur apparaît à nouveau. Ici commencent vraiment les difficultés de la création qui conduisent parfois sur des voies de traverse (le héros s’égare) où durent longtemps (il lui arrive de multiples péripéties). Ce combat contre l’agresseur dont nous vîmes l’apparitions dès les secondes et troisièmes étapes (Verseau et Poissons) est profondément significatif. Naguère la transgression (Verseau) et l’utopie (Poissons) étaient des qualités nécessaires pour la mise en place du renouvellement de la conscience, le méchant remportait donc la « victoire » pendant que le héros se laissait tromper à son corps défendant. A présent ces valeurs sont devenues des obstacles pour l’acquisition de son « Graal ». Il doit combattre sa tendance au mécontentement chronique et à la transgression permanente qui le détourneraient de son objectif ; de même doit-il définitivement se débarrasser de toutes les visées utopiques et ne conserver que les objectifs qu’il est réellement capable d’accueillir. Dans la lecture astrologique cette étape correspond aux Gémeaux, mélange de curiosité intellectuelle, de croyance que l’herbe est plus verte dans le pré d’à-côté et d’ouverture à toutes les formes d’exploration. Il doit lutter contre une tendance à la dispersion, à ne jamais approfondir ce qu’il entreprend, ainsi que contre une forme « d’émerveillement » vis-à-vis des idées nouvelles qui pourraient le détourner de ses vrais objectifs.

Finalement le héros atteint l’objet de sa quête : Epée magique, Princesse ou Graal. En un mot il acquiert un nouvel état de conscience et découvre de nouvelles valeurs. Le manque est comblé. Arrivé à proximité de l’objet de sa quête il reçoit une marque qui deviendra plus tard un signe de reconnaissance. Cette marque est imprimée sur son corps (une blessure lors d’un combat ou le baiser de la princesse) où prendra la forme d’un objet, comme un anneau ou un mouchoir donné par la dame. Puis l'agresseur est vaincu. Le héros accède à la victoire. Finalement, le méfait initial est réparé et le manque est comblé. Ces étapes correspondent au sens astrologique attribué au signe du Cancer, signe où se concocte la prise de conscience de son identité en cherchant ses marques d’abord, puis en se démarquant pour se faire remarquer. Les personnes concernées par ce signe sont en général hypersensible à toutes formes de blessures physique ou affective car celles-ci touche bien plus que leur corps ou leurs sentiments mais leur identité. Elles cherchent précisément à être « comblées », à trouver la plénitude hors de tous manque.

Le héros décide maintenant de retourner vers son royaume d’origine. Mais ce retour, on s’en doute, ne sera pas sans embûches ! Dès son départ il est poursuivi. Ce sont les différentes manières utilisées par le vieux monde pour empêcher les nouvelles valeurs de s’épanouir. Heureusement le héros est secouru ! Ce sont les différentes manières par lesquelles il va protéger la nouvelle semence de sens, l’œuvre encore fragile dont il est devenu le jardinier. Ces moments du conte correspondent au signe duLion sous ses deux facettes : celui du « poursuivant » imbus de sa propre valeur ainsi que de sa place dans la société, à ce titre il méprise et tente de détruire les nouveaux paradigmes ; et celui du « poursuivi » qui à la claire conscience de la meilleure stratégie pour impulser dans le vieux monde une nouvelle manière de voir, sans être rejeté.

Le héros arrive incognito chez lui ou dans une autre contrée. Là, il s’engage comme apprenti, cuisinier, orfèvre, tailleur ou palefrenier. Ce travail de minutie et de service correspond assez bien aux qualités attribuées au signe de la Vierge.

Alors un  faux héros fait valoir des prétentions mensongères. La question que pose le conte est une question cruciale : le héros est-il vraiment à la hauteur de ses prétentions ou n’est-ce qu’un vulgaire jeteur de paillettes ? Chronologiquement l’intervention du faux héros devrait correspondre au signe de laBalance, mais cela nous semble a priori moins évident que pour les autres étapes compte tenu du sens attribué à ce signe par l’astrologie. Notons cependant que le terme « balance » désigne, en argot, un traître (une « balance », « balancer quelqu’un »). Puisque la balance rencontre le mensonge ce sera ici le test de la vérité. Quelle voix va-t-elle écouter ? Celle des prétentions mensongères en se mettant au service d’une œuvre qui n’est pas celle de son cœur ou celle du vrai héros qui sommeille en elle ?

Le roi ou un autre personnage du vieux monde propose ensuite au héros une tâche difficile. Remarquons que, contrairement à ce que nous aurions pu imaginer, la tâche difficile n’est pas la découverte de la nouvelle semence de sens mais l’administration de sa preuve auprès des personnes n’en ayant pas fait l’expérience  ! La tache est acceptée puis accomplie, parfois parce que le héros connaissait déjà la réponse à la question. C’est souvent grâce à l’auxiliaire (l’objet magique) reçu à l’époque Taureau que le héros réussira cette épreuve réputée difficile. C’est donc la générosité et l’ouverture à autre chose que sa quête essentielle qui sera paradoxalement la clé de son succès. Un paradoxe seulement apparent puisque ce qui est réellement nouveau est nécessairement inconnu, seule l’ouverture à cet Inconnu a quelques chances de fertiliser le terreau de ses anciennes représentations. Cette phase est associée au signe du Scorpion, un moment du cycle zodiacal où l’être joue son va-tout : réussir ou mourir. Beaucoup va dépendre de sa préparation, c’est-à-dire du succès relatif des étapes précédentes.

Puis le héros est reconnu grâce à la marque reçue à étape Cancer ou, parfois, à l’objet du donateur de l’étape Taureau. A moins  que ce ne soit tout simplement parce qu’il a réussi la tâche difficile. Par voie de conséquence le faux héros et/ou l’agresseur (le méchant) sont démasqués. Ces événements correspondent assez bien au sens astrologique du Sagittaire avec son désir de reconnaissance sociale et son besoin d’être utile à sa communauté. Mais, négativement, il peut aussi jouer le rôle du faux héros démasqué dans son désir mégalomaniaque d’accomplir des tâches au-dessus de ses forces.

Une fois reconnu et accepté de nouveau dans sa communauté, le héros reçoit une nouvelle apparence. Il est transfiguré. Puis Le faux héros est puni : l'action de la loi fait écho à l'ordre du départ. Enfin, comme tout fini bien dans le meilleur des mondes possibles, le héros se marie et monte sur le trône. En d'autres terme il passe l'initiation, une conséquence de son contact conscient et permanent avec les nouvelles valeurs dont il est devenu un exemple. Nous observons ici un retour au signe duCapricorne, première et dernière étape de la séquence zodiacale. L’autorité du vieux roi est restituée en la personne du nouveau roi. Le pouvoir redevient légitime et se fait naturellement respecter car la personne qui l’incarne est redevenue exemplaire. Pas au sens moral, évidemment, mais au sens où il a su modeler toute son existence sur des idéaux clairement perçus.

Zodiaque et conte de fée, six axes de symétrie

Pour revenir à une lecture « structurale » nous observons que le « recadrage » zodiacal de l’histoire merveilleuses met en évidence six axes de symétrie et quatre ternaires :

Le vieux roi (Capricorne) retrouve l’espoir d’une nouvelle légitimité lorsque le manque est comblé (Cancer).

La transgression au sein de l’ancien royaume (Verseau) fait pendant à la « trahison » du héros qui ravit l’objet de sa quête (Lion).

La confusion du départ (Poissons) contraste avec la précision du héros devenu semblable à un artisan (Vierge). D’autre part les « Poissons » se laissent tromper alors que la « Vierge » trompe son monde en rentrant incognito.

L’entrée en scène du héros (Bélier) fait contrepoint à celle du faux héros (Balance).

L’objet magique fourni par le donateur (Taureau) est la clé de la réussite de l’épreuve difficile (Scorpion).

L’éloignement du départ (Gémeaux) s’oppose à l’intégration sociale (Sagittaire) qui signe la fin du parcours.

Les trois signes de Feu sont des moments de rupture : en Bélier le héros prend la décision de partir de chez lui et en Lion de revenir dans son royaume. En Sagittaire il s’intègre dans un nouveau monde.

Les trois signes d’Air sont diverses modalités de rencontres avec l’« agresseur » : en Verseau le héros lui confie une connaissance interdite, en Gémeaux il le combat et en Balance il réalise que c’est une partie de lui-même. En Verseau le « méchant » entre en scène, en Gémeaux il est combattu et en Balance il se dévoile comme la contrepartie négative du héros : le « faux héros ».

Les trois signes de Terre marquent une suite de résultats : état des lieux (Capricorne), acquisition d’une nouvelle capacité sous la forme de l’objet magique (Taureau), travail pratique d’élaboration (Vierge) et transfiguration finale (Capricorne).

Les trois signes d’Eau s’occupent de notre rapport au monde magique et à la souffrance. Celle-ci est d’abord une source de confusion (Poissons) puisqu’elle n’est pas perçue comme une véritable agression ; puis elle est reconnue et acceptée en phase Cancer grâce à la réception de la « marque » ; vient enfin l’épreuve difficile du Scorpion qui demande la traversée de la souffrance pour sa dissipation. Ces trois étapes liées à l’élément Eau défient également la raison puisque le héros se laisse « stupidement » tromper en Poissons, rencontre le merveilleux en Cancer et réalise quelque chose de réputé impossible en Scorpion.

Non seulement l’organisation du conte de fée reflète le zodiaque (où est-ce l’inverse ? ) mais, toujours selon Vladimir Propp, elle comprend également sept personnages, c’est-à-dire sept fonctions archétypales où nous pouvons reconnaître l’action des planètes. Ils s’agit de l’agresseur (Mars), du donateur (Vénus), de l’auxiliaire (Mercure), de la princesse (Lune), du mandateur (Soleil), du héros (Saturne) et du faux héros (Jupiter).

Evidemment, toutes les planètes sont « le héros » puisque tous les personnages expriment les multiples facettes de l’acteur central. Identifier Saturne au « héros » revient simplement à rappeler que celui-ci a pour vocation de devenir un « nouveau roi » en se débarrassant de sa vieille tunique de peau. Pour conclure, rendons une fois encore hommage à Vladimir Propp qui définit le conte merveilleux de la manière suivante : c’est « un récit construit selon la succession régulière des fonctions citées dans leurs différentes formes » et une histoire « qui suit un schéma à sept personnages ». Nous avons là tous les ingrédients du thème astrologique… comme quoi la vie est vraiment un conte de fée !

Lors d’un prochain article nous verrons comment le mythe, exactement à l’image du conte merveilleux, peut se structurer autour du zodiaque, ainsi que la manière d’appliquer cela à la lecture du thème de naissance.


[1] Ecole Supérieure d’Astrologie de Paris, dont le siège est à Levallois-perret.
[2] Vladimir Propp, La morphologie du conte, Seuil.
[3] Luc Bigé, La force du symbolique, Dervy.

L’éveil de Narcisse

Quelque part au fond de notre imaginaire les mythes subsistent. Comme dans une obscure forêt restée vierge de toute investigation ils poursuivent leur vie autonome, animant à notre insu les habitudes de notre vie quotidienne. C’est à l’un deux que ces lignes sont dédiées.

Un peu maltraité par la lecture psychanalytique Narcisse souffre de la rumeur qui ferait de lui un insupportable égocentrique aimant faire tourner le monde autour de son nombril. Il y a un peu de vrai dans tout cela, mais seulement lorsque le programme mythologique de la personne reste inachevé. Car l’histoire du bel adolescent raconte un chemin d’éveil et de connaissance de soi.

Pour nous qui savons que Narcisse mourra, jeune encore, en admirant son image dans l’eau vive de la source il est facile de voir que l’adolescent se connut lui-même puisqu'il mourut de faim et de soif en contemplant la profondeur de ses reflets argentées. L'histoire de Narcisse serait-elle un parchemin où est gravé d’une encre immémorielle un antique chemin de sagesse ?

Mais n’anticipons pas.

L'histoire de Narcisse condensée

Un jour une jeune et jolie nymphe en promenade croisa le cours d’un fleuve majestueux nommé Céphise. Le cour d’eau, trouvant alors la nymphe à son goût, décida de l’enlacer et la violenta. Neuf mois plus tard naquit Narcisse, dont le nom signifie « narcose », endormissement.

Seize années plus tard l’adolescent était connu de tous pour sa fascinante beauté à nulle autre pareille. Mais celui qui avait tant de charme refusait catégoriquement de se laisser toucher par quiconque, repoussant tous les amours.

On raconte même qu’un jeune homme plus assidu que les autres lui fit un jour envoyer en guise de cadeau une épée. Mais Narcisse refuse le cadeau d’Aménias et le lui retourna. Par dépit le prétendant usa de l’arme pour s’ouvrir la poitrine, ce qui n’émut d’ailleurs pas une seule seconde le fils de Liriopée.

Un jour, à l’occasion d’une chasse au cerf dans la forêt avec une bande d’amis, l’Enfant se perdit. Seul, il commença à désespérer lorsque, soudain, il entendit comme un bruissement :

-       « N’y a-t-il pas quelqu’un ici ? » cria-t-il pour masquer sa crainte et son espoir mêlés.
-       « Si !» répondit une voix cachée derrière les fourrés. Echo était alors une nymphes bien vivante, de chair et d’os. Son cœur palpitait d’amour pour Narcisse mais, suite à une punition infligée par Héra, elle ne pouvait plus que répéter les sons entendus.
-       « Venez ! rejoignons-nous ! »
-       « Joignons-nous ! » s’empressa de répéter Echo qui sortit soudain de son taillis et se précipita pour enlacer l’objet de ses vœux.
-       « Que je meure avant d’être à toi ! » s’exclama Narcisse surpris par tant de fougue.
-       « Etre à toi ! » ne pu que répondre la Nymphe dédaignée.

Depuis ce jour de désespoir Echo n’est plus que l'ombre d'elle-même. Seule sa voix résonne encore dans les gorges des montagnes.

Poursuivant son chemin d’errance l’Adolescent en vint à découvrir un lieu étrange où nul animal n’avait jamais laissé de traces, pas même un rayon de soleil n’avait percé le clair-obscur de cet endroit au centre duquel une source limpide jaillissait. Soudain aiguillonné par la soif Narcisse se penche au-dessus de l’eau claire et que ne voit-il pas ! Un visage beau comme une figure divine lui apparaît pour la première fois. Alors pour la première fois son cœur s’enflamma. Et l’objet de son amour semblait si bien répondre à ses attentes ! Ne souriait-il pas quant il lui souriait ? Ne s’approchait-il pas de lui lorsque son geste se faisait plus avenant ? Mais l’Enfant ne tarda pas à réaliser qu’une fine pellicule d’eau entre lui et son amour était plus redoutable que les centaines de kilomètres qui séparent parfois les amants.

Pour la première fois il devint perméable à la souffrance. Alors son aventure vers les confins de lui-même pu continuer. N’écoutant ni la faim ni le sommeil ni son corps, il n’est plus qu’un œil au regard profond. Et puis, il eut cette phrase merveilleuse : « Mon image ne peut plus m'abuser ; je brûle pour moi-même, et j'excite le feu qui me dévore… Ne suis-je pas le bien que je demande ? ». Enfin conscient que le monde qu’il voit n’est autre que lui-même il poursuivit sa longue traversée du miroir d’eau. Il tenta bien de se saisir, mais la fine vision s’évanouit sans mot dire. Quelques larmes roulèrent sur ses joues et vinrent troubler la surface sensible de la source. Son image se troubla. Narcisse entra alors dans le trouble car ses représentations de lui-même s’évanouissent à leur tour, aussi fragiles que d’éphémères illusions.

Descendu au cœur du royaume des morts, il se regardait encore dans le Styx, « le détesté ». Et lorsque les nymphes vinrent, selon la coutume du lieu, préparer son bûcher funéraire une dernière surprise les attendait : à la place de l’âme défunte elles virent fleurir une fleur d’or couronné de pétales blanches, le narcisse. Narcisse était enfin devenu lui-même.

L'histoire de Narcisse contée par Ovide, ici extrêmement condensée, nous parle donc d’un chemin de connaissance de soi. C’est en s’aimant lui-même intensément que l’Adolescent découvrit sa véritable nature, c’est en allant au bout de son narcissisme qu’il nous délivre un message universel.

Une lecture symbolique des éléments de l’histoire va nous aider à comprendre le chemin d'éveil proposé par Narcisse.

Parmi les personnages Echo est le double sonore de Narcisse. Ameinias – « celui qui ne s’arrête jamais » - figure l’amour-victime, celui qui cherche à maintenir l’autre près de lui en arguant de sa souffrance. Il n’est de pire tyran que celui-là, car qui oserait humainement se dégager de tels liens au risque de faire souffrir plus encore ? Echo enlace l’Adolescent, elle figure l’amour fusionnel. Enfin Liripoée, inquiète sur l’avenir de son fils, représente une troisième forme d’attachement : l’amour inquiet et protecteur.

Ces trois modes de liaison tout Narcisse les porte en lui ou, s’il les refuse, les trouve en son extérieur. Le mythe nous invite à les regarder en face et à nous poser les questions : est-ce que j’emprisonne subtilement l’autre en utilisant ma souffrance ou ma fragilité (Ameinias) ? Est-ce que je recherche dans l’être aimé un double de moi-même avec qui je serai unifié (Echo) ? Est-ce que mon inquiétude pour l’être aimé ne cache pas un désir secret de contrôle de sa vie (Liriopée) ?

Ces trois pièges de l’amour Narcisse les traversera lorsqu’il découvrira, en tournant son regard vers le miroir profond de ses images intimes, que son image ne peut plus l’abuser, qu’il brûle d’amour pour lui-même et excite le feu qui le dévore. Grande découverte que celle-ci ! Narcisse vit une expérience fondatrice. Il réalise que le monde extérieur est à son image.  Il comprend que ce qu’il voit, c’est lui. Tout ce que nous désirons n'est-il pas le miroir de nous-même ? Tout ce que nous haïssons n'est-il pas le reflet de ce que nous n'aimons pas en nous-même ? Tout ce qui nous effraie n'est-il pas la matérialisation de la peur de certaines parties de soi-même ? Comme Narcisse, nous sommes amenés à prendre conscience de cela. Tout « ce qui nous arrive » nous révèle symboliquement qui nous sommes.

Alors l’Enfant va dénouer les trois attachements qui avaient engendré tant de souffrances. En cherchant vainement à enlacer son image reflétée dans l’eau de la source il se libère du désir possessif ; en cherchant à mourir, lorsque ses représentations de lui-même se troublent dans l’eau de la source, il se libère de sa tendance à « jouer » à la victime. Comment tout cela fut-il possible ? Par la grâce de trois renoncements successifs.

D’abord il quitte sa bande d’amis avec qui il aimait « chasser le cerf », c’est-à-dire poursuivre un idéal réel mais sans intensité cardiaque. En assumant cette période de solitude imposée par la vie il se rend disponible à son premier amour, Echo.

Puis, en rompant avec la Nymphe, il  renonce symboliquement à « répéter le son », le nom français d’ « Echos ». Plus simplement il comprend que pour trouver son centre il doit renoncer au bavardage, cesser de confondre l’étalage superficiel de sa vie avec le dévoilement de sa nature profonde. C’est tellement vrai que l’étape suivante de l’histoire conduira l’Adolescent près d’un lieu sans mémoire, à proximité d’un espace où aucune trace ne fut jamais posé. Au cœur de celui-ci il va bientôt rencontrer sa source intérieure. La géographie du mythe est essentiellement une géographie psychique. « Entrer dans un lieu sans mémoire » signifie accepter le non-savoir, reconnaître sa fragilité et sa vulnérabilité, abandonner ses stratégies de défense, s’ouvrir corps et âme au grand Inconnu. Cette confiance-là est difficile à acquérir pour Narcisse qui cherche si souvent la confiance chez les autres.

Il dénoue ensuite l’amour inquiet de sa mère, cette attitude intérieure inconsciente du narcissique qui cherche à tout contrôler dans sa vie - et celle de ses compagnons - afin de ne pas risquer d’être blessé.

Lorsque le sentiment d’amour s’est libéré des trois pièges extérieurs – la possessivité, la victimisation et le contrôle -  il se tourne, dans son immensité bienfaisante, vers lui-même. Alors la grande aventure peut commencer. Il plonge au cœur de lui même par l’acceptation inconditionnelle de ses images intimes, comme le fit, par exemple, ce génie de la littérature que fut Marcel Proust. Arrivé presque au terme de ce voyage, celui qui ne vécu que pour l’amour rencontre enfin sa haine. « Styx », le dernier cours d’eau où le bel adolescent se mire encore après sa mort, se traduit en effet par « détesté ».  C’est seulement après avoir vu ces zones de poison psychique que Narcisse deviendra un narcisse, qu’il sera ce qu’il est.

Comment savoir si l'histoire de Narcisse, ce mythe initiatique, vous concerne ?

Certains Narcisses en éprouveront d’emblée une évidence intime car leur histoire de vie est là.

D’autres, moins marqués par ce mythe, auront peut-être besoin d’indices objectifs pour s’en assurer. En voici quelques uns.

L’amour des miroirs qui réfléchissent sans cesse la question fondamentale : « qui suis-je ? » ; les coquillages et les formes ovoïdes, métaphores de la maison et du corps ; les argiles qui rappellent à Narcisse son premier devoir : se construire lui-même ; les dîners amoureux en tête à tête : l’Enfant qui se mire dans l’œil-lac de l’autre ; l’eau qui marque l’hypersensibilité de Narcisse ; une trousse de médicaments, palliatifs ou accompagnateurs de la souffrance ; une forme de violence pendant la grossesse de la mère : le viol de Liriopé ; la rédaction d’un journal intime ; la difficulté à couper le cordon ombilical qui relie à la mère, à la bande d’amis et à l’image de soi : les trois ruptures imposées par la vie à l’Adolescent ; et enfin la grand apport de Narcisse au monde : le don de soi pour son art.

Icare, la passion du soleil

Icare :  la première ascension profane de l'histoire !

 

Les ailes ! Où sont nos chères ailes ? Et comment les claquer dans le vent des cimes silencieuses sans craindre de  perdre l’équilibre ? Partir ! Pour quitter ou pour aller ? Les deux sans doute. Et ce soleil du nouveau monde qui promet tant, comment le rejoindre ? Icare guide l’ascension profane de ceux qui, en leur éternelle jeunesse, croient fermement que les hommes du monde méritent mieux que de vivre dans un labyrinthe technologique et technocratique étouffant.

L’histoire de ce jeune homme qui, muni d’ailes fabriquées par son père Dédale, s’éleva dans l’azur, hors du labyrinthe où il était enfermé et monta, monta, monta, dans le fol espoir d’atteindre le soleil est resté dans la mémoire contemporaine. De nombreuses œuvres d’art en témoignent régulièrement. Or les anciens Grecs préféraient représenter Dédale, l’inventeur du labyrinthe, des statues qui bougent, de la vache de bois qui trompa Poséidon, et de beaucoup d’autres gadgets technologiques[1]. Si le technicien qui est aujourd’hui mis à l’honneur dans la vie pratique, c’est son fils, enthousiaste et fragile, hanté par ce fol espoir de sortir du Labyrinthe, que le monde de l’art suscite. Aurions-nous besoin de lui et de ses aspirations secrètes vers une nouvelle conscience et un monde meilleur ?

Le roi Minos, le Taureau blanc embastillé, la concupiscence de la reine, le terrible Minotaure, le labyrinthe palais-prison, l’envol puis la chute d’Icare forment une séquence symbolique, une inexorable chaîne d’événements qui décrivent assez bien notre histoire occidentale sous l’angle de sa frénésie de production.

Il était une fois un roi qui régnait sur la grande île de Crète. Son trône, il le reçut grâce à Poséidon, le dieu de la mer. L’accord stipulait que Minos lui sacrifierait en retour un magnifique Taureau blanc qui, en vérité, appartenait déjà au Dieu. Mais l’animal était décidément trop beau aux yeux du souverain ! « Impossible de m’en séparer » pensa-t-il ! Ourdissant une ruse, il sacrifia au dieu un autre taureau beaucoup plus banal de son cheptel. Croyait-il vraiment tromper Poséidon ? Celui-ci vit la ruse mais ne dit mot, ruminant sa vengeance.

Peu de temps après l’incident, Pasiphaé, la femme de Minos, tomba éperdument amoureuse du Taureau sacré. Folle de désir, elle manda Dédale, son ingénieur en chef, et le somma de trouver une solution à cet amour contre-nature. « Dédale » signifie « ingénieux ». Sorti tout droit des arts et métiers, c’est le prototype de l’homme qui propose une solution pratique à n’importe quel problème, fut-elle « contre nature ». Pasiphaé représente le désir de jouissance et Minos se commet dans ce que nous appellerions aujourd’hui un « détournement de bien social » en refusant de rendre au dieu son dû. Ces trois archétypes que sont le désir de jouissance (Pasiphaé), le désir de posséder (Minos) et l’ingéniosité mise au service de la jouissance et de la possession (Dédale) forment l’une des armatures psychiques les plus profondes de notre monde. Elle nous conduit vers des situations étouffantes, comme l’esquisse le mythe.

Dédale se rend donc à la convocation de la reine qui lui demande une solution pour jouir du beau taureau de Poséidon. L’homme réfléchit un instant et invente le premier être bionique de l’histoire. Il fabrique, à l’aide de quelques planches, une vache de bois munie de roulettes et conseille à la reine de s’y glisser en introduisant ses jambes dans les pattes postérieures du grand jouet. Le leurre est prêt. Dédale tire Pasiphaé vers un pré où paît tranquillement le beau Taureau de Poséidon. Celui-ci, qui devait sans doute être un peu distrait, monte aussitôt la vache de bois et engrosse la reine qui, neuf mois plus tard, donnera naissance au monstre bien connu : le Minotaure, homme par la tête, bovin par le reste du corps. L’enfant sera bientôt enfermé au cœur du labyrinthe construit à cet effet par… Dédale. C’est que le monstrueux bébé se rassasie de chair humaine. Il n’est donc guère présentable.

Que suggère le mythe dans cet extraordinaire concentré d’images symboliques ? Lorsque l’être humain accepte de devenir comme un objet au nom de son désir de jouissance naît au fond de son âme un instinct de mort, une force destructrice qui « dévore de la chair humaine », qui anéantit tout ce qui, en lui, palpite encore.

La société de jouissance est le fruit du désir de Pasiphaé pour le « Taureau ». Et elle s’est mise en place à grande échelle à l’aide de techniciens géniaux. Mais ceux-ci ne comprirent pas cette donnée essentielle : toute avancée technique érode la place du vivant dans le monde et dans les cœurs. L’instinct de mort, de réalité psychique, est devenu aujourd’hui une menace objective permanente. Lorsque les industries pétrolières avec leur technologie sophistiquée décident de creuser de nouveaux forages en Alaska, profitant ainsi de l’opportunité de la fonte des glaces due au réchauffement climatique, elle-même induite par une surconsommation d’essence, cela dépasse toute rationalité. N’est-ce pas l’instinct de mort de l’humanité, son Minotaure intime, qui dévore la chair de l’homme ?

La solution au problème du Minotaure, Minos la demande imprudemment à son ingénieur. Désireux de cacher l’enfant de sa femme, le roi de Crète ordonne donc à Dédale de construire un Palais-labyrinthe pour y enfermer le monstre afin qu’il disparaisse de sa vue, loin de son champ de la conscience. Nier l’évidence est la solution choisie. Plus tard Thésée détruira la bête assoiffée de sang, aidé par l’amour d’Ariane qui lui fit don d’un fil magique afin qu’il ne se perde point dans le dédale. L’amour déjoue les conséquences dramatiques d’une sur-technologie.

Fort mécontent de l’idée de la vache bionique le roi n’hésita pas à enfermer son fidèle serviteur dans le Labyrinthe, en compagnie de son fils Icare. L’ingénieur est maintenant clos en lui-même, dans le dédale de sa pensée labyrinthique. Curieusement, le néocortex, le siège de la pensée, offre au regard cette même image biologique aux voies enchevêtrées. Le monde extérieur est à l’avenant puisque notre civilisation offre une complexité de savoirs, des routes entrelacées, des flux financiers aux chemins tortueux et des échanges complexes de marchandises. Jusqu’au plan  du métro qui évoque la forme du labyrinthe ! Partout le néocortex marque le monde de son sceau. C’est le symbole de l’errance croissante de l’homme occidental structuré autour de multiples pensées qui ne sont, au final, que des allers et retours exploratoires d’impasses renouvelées. Même si les corps restent parfois sédentaires, les concepts, les biens de consommation, l'argent, l’administration, les relations affectives, les carrières professionnelles et les parcours de vie dessinent les chemins tortueux du dédale.

Pour échapper à ces chemins déroutants le mythe évoque trois solutions : l'amour (Thésée et Ariane), l’exploration du monde magique d’où naîtra la conscience du sacré (Glaucos) et, pour ceux qui préfèrent les voies de la connaissance, l'envol vers le soleil de la vérité : la voie ascensionnelle choisie par Icare.

Icare joue et perturbe son père. Dédale travaille obstinément et élabore une nouvelle invention pour se sortir du pétrin où la précédente l’a conduit. L’homme est en effet très occupé à fabriquer des ailes pour échapper au piège qu’il à lui-même construit, le labyrinthe. Conscient des limites de sa nouvelle invention, il prévient son fils et lui dit en substance : « avec ces ailes dont je te dote tu ne devras voler ni trop haut ni trop bas, mais rester dans le juste milieu ». L’enfant n’a cure de ces avis trop paternels. Il écoute d’une oreille distraite et s’amuse comme un fou avec sa console vidéo.

Une fois les ailes fixées à son jeune corps Icare découvre un jeu encore plus fascinant. Ivre de sensations, il tente à présent l’impossible : monter toujours plus haut afin de s’arrimer au grand soleil. Ce qui devait arriver arriva. Les fines pointes de  cire qui maintenaient ensemble les ailes artificielles se ramollissent puis fondent. Fragilisé, l’attirail se disloque. Et l’enfant désespéré a beau agiter les bras… il chute mortellement dans l’eau bleue de la Méditerranée.

Lorsque Dédale enterra son fils, il observa non sans étonnement une perdrix qui battait joyeusement des ailes dans les buissons d’à-côté. De mauvais souvenirs lui revinrent à l’esprit. La perdrix était la métamorphose de son neveux Talos qu’il avait poussé du haut de l’Acropole par pure jalousie. Or Talos, avant de se transformer en perdrix pour échapper à sa chute, était un adolescent extrêmement doué qui avait déjà inventé le compas et la scie, au grand dam de son oncle secrètement envieux. C’est pourquoi il s’en débarrassa. Accusé de crime par l’Aréopage il fut condamné à l’exil et se réfugia sur l’île de Crète où Minos le reçu avec bienveillance, là où toute l’histoire à commencé.

Minos règne sur une île. Comme tous les îliens, il se sent différent des autres. Pour le comprendre il suffit d’observer l’attitude des Anglais vis-à-vis de l’Europe politique. Où des Japonais dans le jeu diplomatique asiatique, ou encore des Cubains envers les Etats-Uniens. Vivre sur une île développe une psychologie solitaire et autonome. L’isolationnisme du roi s’accroît encore lorsqu’il s’approprie le don d’un dieu, c’est-à-dire une qualité dont il est le dépositaire mais certainement pas le propriétaire. C’est cette confusion qui va entraîner le drame.

Dans sa relation à l’environnement, la civilisation humaine ne s’imagine-t-elle pas comme une île ? Une île supérieure et dominatrice qui entend dicter sa loi à la Nature pour assouvir ses besoins de consommation et son désir de posséder. Le mot « environnement » résonne déjà comme un aveux. La Nature est devenue notre enclos. Et nous avons oublié que nous ne sommes pas les propriétaires de la Terre, mais seulement des passants.

Dédale est le fidèle auxiliaire de Minos. La ruse naît d’abord du besoin d’accroître ses possessions (l’enferment du Taureau divin) et d’intensifier ses sensations (Pasiphaé). Ensuite l’intelligence technique se développe dans l’espoir de remédier aux inconvénients du mensonge : le labyrinthe voile la face du Minotaure. Au bout du compte la pensée devint prisonnière de ses systèmes de représentation, si élaborés, lorsque Dédale est enfermé dans le dédale.

Arrivé à ce point limite, Icare devient une nécessité et un mythe moderne. L’adolescent tente la première ascension profane de l’histoire dans le fol espoir d’échapper au cocon de la sécurité technocratique et de renouer avec la simplicité des azurs limpides. Il cherche de toute son âme une nouvelle manière d’être, un nouveau soleil. Ses ailes battent, pleines d’espoir, à l’unisson de son cœur chaviré.

Sa chute ne signe pas l’impossibilité de conquérir les hauteurs. Elle rappelle simplement et dramatiquement les limites des ailes artificielles. Il eût fallut des ailes de chair solidement chevillées au corps pour voler si haut. Les ailes de Pégase par exemple. A moins que les élytres des anges n’eussent suffit.

Que manque-t-il donc à Icare pour construire un nouveau monde si ce n’est de vraies ailes ? Et dans son extraordinaire simplicité le mythe nous livre leur secret car des ailes sans cire eussent été parfaites ! « Sans cire » ? Le latin sin cera élabore sincera : « sincère ».

A la possession illégitime et solitaire du roi Minos, à la jouissance de Pasiphaé qui réduit le sujet au rang d’un consommateur et à la ruse de Dédale qui prépare le lit du mensonge, il n’y qu’une seule grande et belle réponse : la sincérité. La naïveté appartient à ceux qui sentent la nécessité d’un nouveau monde, mais n’ont pas encore élaboré leurs ailes de chair.

La sincérité commence donc par soi-même. Et par cette question : « Mon désir d’échapper au monde complexe où je vis est-il une fuite, est-ce une exaltation imaginative qui comble tous mes manques ? Ou surgit-elle d’un manque profond, vital, d’un Appel déchirant qui crie dans mon cœur « hâtes-toi ! Ne sais-tu pas que ta vie est courte ? ».

La sincérité ne consiste pas à obéir  aux sages paroles d’un père ou d’une figure de référence ! Icare nous le démontre brillamment en refusant d’écouter les conseils de Dédale qui lui demande de ne pas voler trop haut. La raison se méfie raisonnablement de toutes les échappées belle idéalistes. Mais elle a oublié qu’elle fut un jour une brillante utopie lorsque les Giordano Bruno, Galilée et autres Francis Bacon défiaient le labyrinthe théologique de leur temps. Les esprits frileux et trop prudents appartiennent à toutes les époques, leur rôle est de maintenir la raison du système dominant. Mais Icare est trop fasciné par ses espérances pour s’y soumettre.

La sincérité ne consiste pas non plus à rester sentimentalement dans le ventre maternel, familial ou social ! Très discrète, la mère d’Icare se nomme Naucraté, « suprématie sur mer ». Faut-il entendre « suprématie sur mère » ?  C’est une esclave, une personne déracinée qui a perdu ses parents et n’a pas de droit civiques. Moins qu’une « personne » la mère de l’Enfant représente une atmosphère, une ambiance diffuse, un inconscient possessif qui tente de refermer son ventre-labyrinthe sur les tentatives d’élargissement de son fils. L’envol, c’est avoir le courage de quitter la sécurité du cocon.

La sincérité consiste à savoir mentir pour protéger sa force ascensionnelle. Nietzsche exprima cela admirablement[2] :

« Et si un jour la vérité l’emporte, demandez-vous avec une bonne méfiance : « Quelle puissante erreur a combattu pour elle ? »

Et tenez-vous aussi à l’abris des savants ! Ils vous haïssent : car ils sont stériles ! Ils ont des yeux froids et secs, à ces yeux-là tout oiseau est une pauvre bête déplumée.

De pareils hommes se rengorgent de ne pas mentir : mais il y a encore loin de l’impuissance à mentir à l’amour de la vérité. Abritez-vous !

Il y a encore loin de l’absence de fièvre à la connaissance ! Je ne crois pas aux esprits refroidis. Celui qui ne peut pas mentir, il ne sait pas ce qu’est la vérité. »

Celui qui laisse croître les ailes de son cheval intime ira loin. Comme Pégase qui devint le porte feu de Zeus, la dépositaire de la lumière divine. Sa sincérité à elle fut de reconnaître puis d’accepter les tourments de sa haine et de sa violence endormie.

Ce n’est, certes, pas un « esprit refroidi » qui pourrait porter la fervente lumière du Soleil !

Pourquoi l’ingénieur est-il si jaloux de son neveux Talos au point de détruire son existence et d’encourir l’exil ? Parce qu’il ne supporte plus de voir en lui la profondeur de ses manques. Le compas ! Talos a inventé le compas ! Cet objet utilisé pour faire des cercles parfaits dessine le symbole du Soleil et affirme le nombre π, si irrationnel !

Jamais la brillante intelligence du technicien ne pourra représenter le cercle solaire, c’est-à-dire l’univers des dieux. Jamais l’esprit, si habile soit-il, ne pourra modéliser l’Esprit. Talos, comme la perdrix à la saison des amours, se déplace en cercle avant de courir droit vers le centre. Chose impossible à Dédale qui ne connaît que le mode déambulatoire des circonvolutions complexes du labyrinthe et de son cerveau. Dans l’espoir de ne pas sombrer dans son propre abîme l’ingénieur préfère « tuer » cette pensée qui va directement au cœur de la Présence ! N’est-ce pas aussi ce que fait notre monde lorsqu’il qualifie de « sectaire » toutes les tentatives humaines d’élévation vers l’Esprit ?

Quel conseil donner alors aux icariens ? Tenir et honorer sans cesse le simple et précieux fil d’or de la sincérité qui les mène vers leurs étoiles. Car leur œuvre est digne de cet effort insensé d’élévation.

[1] Luc Bigé, Icare, La Passion du Soleil (Janus).
[2] Frédéric Nietzsche, Ainsi parla Zarathoustra (Payot)

Co-naissance

Comprenez que votre intellect est un tremplin qui vous aidera à joindre l’Intelligence Divine, celle qui est Toute Activité, celle qui n’a plus besoin de “pensée juste”, mais qui est vie toute entière en activité dans le manifesté.

Karuna

… Ou l’évocation des figures de l’intellectuel, de l’intelligent, du sage et de l’initié. En l’absence de la pensée l’homme serait collé à l’expérience de ses sens et de ses peurs sans jamais pouvoir prendre de recul ; sans la pensée il serait incapable de se représenter le monde et de le transformer. Pourtant les avis son partagés sur l’usage de nos capacités néo-corticales. Certains ne jurent que par elles, d’autres affirment qu’il faut « tuer le mental », d’autres encore cherchent à lui trouver une « juste place »…. Et puis la pensée peut-elle se penser elle-même ? C’est là, normalement, la tâche de la philosophie et de l’épistémologie. Pourtant ces disciplines explorent plus les contenus de la pensée que son fait. Comment, en effet, être à la fois témoin et acteur ? Lorsque j’essaie de penser la pensée je pense, je ne suis donc point neutre ni dénué de d’a-priori.

Afin de contourner cet écueil nous proposons une exploration quadrifoliée fondée sur la remarque suivante : quatre grands modes de représentation organisent notre réalité. Il s’agit de la partie autonome, de la relation, de l’information et de la matière. Prenons un exemple afin de l’illustrer. Vous, lecteur de ce texte, vous êtes à la fois un être autonome et unique conscient de votre différence par rapport aux autres ; vous n’êtes cependant pas un « enfant loup » car les contacts avec le monde extérieur vous nourrissent sur le plan biologique, mais aussi affectif et intellectuel ; et puis, en tant qu’être humain, vous cherchez à donner du sens à votre vie (information) et à agir sur/dans le monde pour le transformer (matière). Curieusement ces quatre manières d’être qui pourraient se synthétiser par quatre affirmations - « je suis ce que je mange », « je suis comme je suis aimé », « je suis ce que je pense » et « je suis à l’image de Dieu » - ne sont pas l’apanage d’un être humain. Les particules élémentaires, à leur manière, manifestent elles aussi ces quatre modalités d’être. Un électron est à la fois une particule (autonomie), une onde (relation), de la matière (avec une masse et une charge) et de l’information. Nous avons longuement développé ces quatre approches du réel dans un ouvrage intituléla Force du Symbolique (Dervy, 2004) en montrant leur nécessaire complémentarité. Les philosophies elles-mêmes n’échappent pas à ces catégories naturelles :

L’existentialisme et le matérialisme s’occupent de la partie et de la substance : quadrant 1

Le marxisme et l’écologie pensent les interactions entre les constituants matériels du monde et évaluent leurs conséquences : quadrant 2.

Les philosophies du réenchantement du monde explorent le troisième quadrant.

Husserl, avec sa phénoménologie transcendantale, explore la nature du monde métaphysique et son lien avec le réel objectif : quadrant 4.

En d’autres termes entre Sartre, Edgar Morin, Diel et Husserl, il n’est pas nécessaire de choisir si l’on voit que chacun d’eux investigue une quarte de la totalité.

C’est à l’intérieur de ces « garde-fous » que nous allons essayer de penser la pensée.

La figure la plus commune et la plus connue est celle de l’intellectuel, en cohérence du reste avec la dominante matérialiste de notre conception du monde. Le matérialiste accumule des objets, l’intellectuel accumule des savoirs. Il dira volontiers « je sais donc je suis », identifiant sa conscience à l’objet conceptuel. Il est bourré de certitudes car il croit dur comme fer que le savoir s’accumule, ne se contredira jamais et aboutira à une maîtrise totale sur l’univers. Derrière ce mode de pensée se cache une volonté de puissance. Où se cache-t-elle ? Derrière le masque de l’objectivité et l’affirmation (erronée) de l’existence de « faits » autonomes. Souvent il cherche à avoir raison et à imposer son point de vue à force d’arguments. Il s’appuie sur des « certitudes » scientifiquement démontrées. Pourtant, contrairement au chercheur scientifique, il ignore le doute et le questionnement. En réalité la pensée fonctionne ici comme un désir de possession mis au service de l’accroissement de la partie : plus je sais plus je suis et plus j’ai de pouvoir.

Entrer dans le second quadrant sera pour lui un choc ! Car la relation est mouvance, incertitude, doute, questionnement. Ici le penseur sait intimement qu’il apprend en posant des questions bien plus qu’en donnant des réponses. Car les réponses sont toujours dépendantes du contextes, la généralisation est devenue impossible, chaque situation, nécessairement unique, demande une longue investigation avant de pouvoir être vraiment réfléchie. En réalité, ici, il n’y a plus de réponses. Le « savant » cède sa place au « chercheur ». Le savoir du savant est devenu une base de donnée utile au questionnement. Ce savoir-là a enfin perdu de sa superbe et s’agenouille devant l’infinie complexité du réel. La pensée se libère de la tenace illusion de savoir quelque chose pour comprendre la docte ignorance : elle sait qu’elle ne sait pas. C’est cette différence de regard sur le monde sépare l’intellectuel de la personne intelligente.

Le penseur est alors mûr pour entrer de plain-pied dans le troisième quadrant. Une nouvelle rupture se profile. Après la guérison de sa maladie infantile, la toute puissance, grâce à l’acceptation inconditionnelle du doute, la pensée découvre un autre gouffre en face duquel elle pourra méditer longtemps avant d’oser avancer d’un pas. En quelques mots : la signification ne se construit pas, elle se révèle. Après avoir constaté la vacuité du savoir et la complexité du réel le penseur réalise qu’il est pensé. L’intellectuel a abandonné son orgueil pour devenir intelligent ; le chercheur abandonne à présent son désir de savoir pour s’ouvrir à la présence du sens qui transparaît derrière tout ce qui paraît. A ses yeux le monde devient une forêt de symboles car c’est là, réalise-t-il, le langage de la nature qui l’entoure et de son inconscient. Un nouveau changement important se prépare car la perception de flashs de signification touche à la fois son entendement et sa conscience. Dans le premier quadrant la personne retenait simplement des « faits », ces savoirs inutiles dont sont friands par exemple les candidats des jeux télévisés ; puis elle en vint à réfléchir et à mesurer son ignorance face à la complexité et à la mouvance du réel ; enfin elle se sentit touchée par la révélation de l’univers du sens. A la perte progressive de contrôle se joint l’accroissement d’une réelle participation au monde. Le penseur se sent de plus en plus concerné par le réel, non par idéologie ou par sensiblerie, mais parce que ce réel-là le touche directement et inévitablement.

Bombardé, en quelques sortes, par tant de possibles et tant de représentations, l’homme accepte dans son cœur une idée difficile et lourde de conséquences : « mes pensées ne sont pas mes pensées ». Ici, cette dernière phrase n’est pas seulement une « belle idée » que l’intellectuel va poser dans sa collection et ressortir au cours d’un dîner ;  ce n’est pas non plus le fruit éphémère d’une longue réflexion déroulée par l’homme intelligent ; ni une intuition soudaine qui a heurté la conscience de celui qui est déjà engagé sur le chemin du non-savoir. Il s’agit d’une expérience profondément déstabilisante. Car si « mes pensées ne sont pas mes pensées » le « je » identifié à ses représentations et ses systèmes de croyance, n’existe pas. Sri Aurobindo, au début du siècle dernier, écrivait déjà :

“De par son principe, l’homme est un être mental, mais il ne vit pas dans un monde mental, il vit surtout dans une existence physique : c’est un mental  enfermé dans la Matière et conditionné par la Matière. Par suite il doit partir de l’action des sens physiques qui sont les véhicules de ses contacts matériels.

… Tout change lorsque nous passons du mental à la gnose; car le principe central de ce plan est une connaissance inhérente et directe. L’être gnostique (vijnânamaya) est caractéristiquement une conscience-de-vérité, un centre et une circonférence de la vision véridique des choses, un mouvement concentré ou un corps subtil concentré de la gnose. Son fonctionnement est le rayonnement et l’accomplissement spontané du pouvoir de vérité dans les choses selon la loi intérieure de leur vrai moi et de leur nature profonde. (…) Il s’ensuit que le premier pas élémentaire pour arriver à l’être de gnose est de se délivrer de l’ego limitateur et emprisonnant, car, tant que nous vivons dans l’ego, il est vain d’espérer atteindre à cette réalité plus haute, à cette vaste conscience de soi, cette vraie connaissance de soi.”

Quelques années plus tard le sage Indien expérimentera directement cette conscience-de-vérité. Alors tout change, jusque dans sa manière d’écrire :

“Les pouvoirs symboliques du nombre et de la forme,
Et le code secret de l’histoire du monde,
Et la correspondance de la Nature avec l’âme
Sont écrits dans le cœur mystique de la vie.
Dans l’incandescence de la chambre des souvenirs de l’Esprit,
Il put recouvrer les lumineuses notes marginales
Parsemant de lumière le parchemin morose et ambigu,

Il vit la pensée sans forme dans les formes sans âme,
Connut la Matière enceinte du sens spirituel,
Le Mental osant l’étude de l’inconnaissable,
La vie en gestation de l’Enfant Doré.

Un éclat plus vaste illumina la page puissante,
Une raison d’être se mêla aux fantaisies du Temps,
Une signification rencontra l’allure trébuchante du Hasard
Et le Destin révéla la chaîne d’une volonté clairvoyante;
Une immensité consciente remplit le vieil Espace muet
dans le vide il vit trôner l’Omniscience suprême.

Une Volonté, un espoir immense s’emparèrent de son cœur,
Et pour discerner la forme du surhomme
Il leva les yeux vers des hauteurs spirituelles invisibles,
Aspirant à faire descendre un plus grand monde.

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Un assemblage compact de vies expérimentales grossières
Est réuni en un tout de mosaïque.

Un animal avec quelques instincts de Dieu,
Sa vie, une histoire trop ordinaire pour être dite,
Ses actions, un nombre dont le total est nul,
Sa conscience, une torche allumée pour être éteinte,
Son espoir, une étoile surplombant un berceau et une tombe

Impassible, il vivait à l’abri des espoirs terrestres,
Une image dans l’ineffable sanctuaire du Témoin
Arpentant la vaste cathédrale de ses pensées
Sous ses arches indistinctes par leur infinité
Et la couvée d’ailes invisibles tendues vers le ciel.

Une lumière universelle était dans ses yeux,
Une affluence dorée fleurissait dans le cœur et le cerveau;
Une force descendit dans ses membres mortels,
Un courant venu des mers éternelles de Félicité;
Il sentit l’invasion et la joie innommables.

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Le petit anneau de l’ego ne pouvait plus se fermer;
Dans les espaces énormes du moi
Maintenant le corps semblait être seulement une coquille errante,
Son mental, la cour extérieure aux multiples fresques
D’un Habitant impérissable :
Son esprit respirait un air surhumain.

Il n’y avait plus de petite créature poursuivie par la mort,
Ni de fragile forme d’être à protéger
D’une Immensité engloutissant tout

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Montant et descendant entre les pôles de la vie
Les royaumes compact de la Loi progressive
Plongeaient de l’Eternel dans le Temps,

Et remontaient du Temps jusqu’au Moi immortel,
Sur une échelle dorée qui porte l’âme,
Liant avec des fils de diamant les deux extrémités de l’Esprit.

Savitri. Livre I, Chant V.
(traduit par la Mère)

Inutile d’en  rajouter….