Pygmalion, façonner l’autre au nom de l’amour ?

Les planètes sont des dieux. Leurs aventures sont les nôtres.

Au cœur du psychisme humain se jouent de grandes scènes mythologiques infiniment plus fondamentales que nos conditionnements culturels et sociaux. Par elles et grâce à elles nous nous transformons en profondeurs, à condition toutefois d’oser les vivre pleinement. Ces forces signifiantes ne sont pas personnelles, elles appartiennent à l’univers des archétypes, elles nous traversent et, en passant, nous transforment.

Chacun d’entre nous est en résonance avec un ou plusieurs mythes fondateurs qui sont autant de points de contact avec le monde spirituel. Parfois les événements qu’ils représentent nous harponnent, mais c’est pour mieux nous élever vers la lumière. Pourtant le mythe en soi n’est pas le plus essentiel, c’est le processus de métamorphose auquel il nous convie qui compte. Ces archives sans âge du psychisme humain jouent le rôle de la carte géographique vis-à-vis du territoire. Elles nous indiquent les vraies pistes et les faux chemins, les directions et les buts, les gares et les oasis, les pièges et les points de vue panoramiques. Mais elles ne nous dispensent jamais de partir, bien au contraire !

« Vénus » provient de la racine indo-européenne wen qui signifie « désirer » ; le Latin le transforma en veneris « désir sexuel », mot qui a donné le français « venin ». Ainsi de « valeur » à « vénéneux » en passant par « vénal » Vénus cache dans son étymologie toute la gamme de ses applications.

Façonner l’autre au nom de l’amour ?

Roi de Chypre, le lieu de naissance de Vénus, Pygmalion s’éprit de la déesse dès qu’il l’aperçut. Hélas ! celle-ci se refusa à lui. Alors il décida de sculpter son corps dans la pierre. Au fur et à mesure du progrès de l’œuvre, l’homme devint éperdument amoureux de l’image naissante. Désespéré de vivre un amour à sens unique, il supplia la (vraie) déesse d’avoir pitié de lui. Sensible à ses pleurs, Aphrodite pénétra dans la statue et lui donna la vie. La pierre animée prit le nom de Galatée (« d’une blancheur de lait »). Pygmalion est amoureux, non d’une personne, mais d’un idéal de pureté. Galatée porte dans son nom la couleur blanche d’une perfection sans tache. Il y a une grande naïveté à façonner une relation amoureuse exactement conforme à l’image idéale portée dans le cœur. Le nom se du sculpteur se traduit par « poing qui tremble ». Le poing est exactement contraire à une main ouverte, disponible et sensible, capable de donner et de recevoir. Ses cinq doigts se referment avec force sur un seul objectif. Pygmalion est une obsession qui ne sert qu’un seul but : révéler la beauté de l’autre au nom de l’amour. Geste grandiose auquel la déesse va répondre. Geste ambigu, comme le sont toutes les rencontres avec une situation archétypale. Geste désespéré car jamais une statue pierre ne sera une vraie Vénus.

Sans obsession, rien de grand ne pourrait se produire. Sans une inaltérable passion, rien de magique ne surgirait. L’amour du Pygmalien pour sa bien aimée la transforme en une déesse nimbée de beauté. Sa force attractive est si puissante qu’Aphrodite accepte de donner un peu d’elle-même a cette image adulée. Et pourtant ! Galatée n’est pas Vénus mais seulement son image, même parfaite.

Pygmalion imagine que, au nom de l’amour, il va pouvoir façonner l’autre pour l’accomplissement de sa beauté intérieure. Mais l’autre devient un « objet » que le Pygmalien en herbe tente de conduire à la découverte de son âme. En réalité l’artiste est amoureux, non d’une personne, mais d’un idéal qu’il projette sur celle-ci. L’amour éclaire et rehausse la beauté de l’autre, mais vouloir réaliser cette vision en cherchant à le façonner au meilleur de lui-même pour lui donner une nouvelle existence… n’en ferait qu’un bel objet simulant la beauté vivante.

Même si toutes deux naquirent sur la même île, Galatée n’est pas Vénus. L’âme de l’autre a besoin d’un espace d’accueil pour se révéler, elle ne peut se mouler dans une forme pré-figurée, si lumineuse et si juste soit-elle. La beauté intérieure d’un compagnon ou d’une compagne ne peut jamais être totalement sculptée par la volonté tremblante d’une passion ébahie, ce serait la diriger vers des espaces de révélation qui ne sont pas exactement les siens. Elle a surtout besoin d’une main ouverte pour l’accueillir sans prises de pouvoir, sans direction assignée, sans qualités prérequises.

Pygmalion oublie volontiers qu’il façonne une image. Il pense vivre avec une déesse alors que la femme qu’il voit devant lui est le fruit de son habileté jointe à son imagination amoureuse. Il perçoit d’abord la lumière et les dons de l’autre, sans savoir accueillir ses ombres.

Mais la vie n’offre pas que des Pygmalions amoureux. Des études ont montré que lorsque les enseignants attendent de bons résultats de leurs élèves ainsi qu’une amélioration de leurs capacités intellectuelles cela se produit comme imaginé. Mais l’inverse est vrai : si les professeurs n’attendent aucun résultats particuliers, les performances des étudiants vont stagner ou même diminuer.

L’amour est un puissant catalyseur qui accompagne la révélation et la croissance des dons de chacun. Mais combien de ces étudiants suivront plus tard, disons une filière littéraire, alors que leur vocation est scientifique, simplement parce que leur professeur de français sut les aimer ?

Et pourtant ! celui qui ne serait façonné par aucun lien d’empathie mourrait de solitude. L’autre devient tel qu’il est vu. Est-il vraiment vu tel qu’il est ? C’est en tout cas la question que devrait se poser Pygmalion.

Nous sommes en présence d’une situation archétypale qui affiche sa contradiction intrinsèque. L’amour porté aux autres révèle leurs qualités, mais celui-ci contient toujours une part de d’obsession qui enferme dans des formes préétablies. Cette « conjonction des opposés » garantit l’évolution du psychisme. Elle maintient la personne dans un état de questionnement permanent, bien plus stimulant que toutes les réponses qui pourraient lui être proposées.

Ajoutons qu’il est dangereux pour un simple mortel de coucher avec une vraie déesse ! Anchise s’en souvient encore. Remarqué par Aphrodite, celle-ci se métamorphosa en mortelle pour séduire l’appétissant jeune homme, ce qui ne fut pas très difficile ! Pourquoi un tel artifice ? On raconte que tout mortel qui aurait une relation directe avec un dieu ou une déesse vieillirait prématurément. Et Anchise ne voulait pas encourir ce risque ! Le sachant, la déesse prit soin de ne lui révéler son identité qu’après avoir partagé son lit. Elle lui demanda ensuite de garder le plus grand secret sur leur aventure. Or, un jour qu’Anchise était ivre, il se vanta de sa nuit mémorable. Entendant cela, Zeus, par pure jalousie, lui envoya la foudre et le jeune homme devint boiteux pour le restant de ses jours.

Le contact avec un dieu ou une déesse ressemble à un « coup de foudre » amoureux, il tétanise la psyché et le corps, il les immobilise et les fige sous l’effet d’une révélation foudroyante. Curieusement « Anchise » évoque le français « hanche » qui est précisément le lieu corporel qui alimente notre foi envers le divin.

Par son amour obsessionnel focalisé sur sa compagne, un groupe d’élèves, un projet social où une œuvre artistique, le pygmalien ouvre une porte par où va descendre la présence d’un Dieu, ou d’un archétype. Cela est nécessaire car tout projet à besoin d’une âme pour devenir vraiment vivant, pour quitter l’état de la pierre de taille emplie d’objectivité, de mesures et de retours sur investissements. Le défi de Pygmalion consiste à se laisser féconder par la force que sa concentration bienveillante à suscité, à se laisser éblouir et tétaniser par la révélation des beautés qu’il appelle de toute son âme. Alors seulement la déesse, son âme, pourra prendre tout l’espace dont elle a besoin.

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