L’éveil de Narcisse

histoire de NarcisseQuelque part au fond de notre imaginaire les mythes subsistent. Comme dans une obscure forêt restée vierge de toute investigation ils poursuivent leur vie autonome, animant à notre insu les habitudes de notre vie quotidienne. C’est à l’un deux que ces lignes sont dédiées.

Un peu maltraité par la lecture psychanalytique Narcisse souffre de la rumeur qui ferait de lui un insupportable égocentrique aimant faire tourner le monde autour de son nombril. Il y a un peu de vrai dans tout cela, mais seulement lorsque le programme mythologique de la personne reste inachevé. Car l’histoire du bel adolescent raconte un chemin d’éveil et de connaissance de soi.

Pour nous qui savons que Narcisse mourra, jeune encore, en admirant son image dans l’eau vive de la source il est facile de voir que l’adolescent se connut lui-même puisqu’il mourut de faim et de soif en contemplant la profondeur de ses reflets argentées. L’histoire de Narcisse serait-elle un parchemin où est gravé d’une encre immémorielle un antique chemin de sagesse ?

Mais n’anticipons pas.

L’histoire de Narcisse condensée

Un jour une jeune et jolie nymphe en promenade croisa le cours d’un fleuve majestueux nommé Céphise. Le cour d’eau, trouvant alors la nymphe à son goût, décida de l’enlacer et la violenta. Neuf mois plus tard naquit Narcisse, dont le nom signifie « narcose », endormissement.

Seize années plus tard l’adolescent était connu de tous pour sa fascinante beauté à nulle autre pareille. Mais celui qui avait tant de charme refusait catégoriquement de se laisser toucher par quiconque, repoussant tous les amours.

On raconte même qu’un jeune homme plus assidu que les autres lui fit un jour envoyer en guise de cadeau une épée. Mais Narcisse refuse le cadeau d’Aménias et le lui retourna. Par dépit le prétendant usa de l’arme pour s’ouvrir la poitrine, ce qui n’émut d’ailleurs pas une seule seconde le fils de Liriopée.

Un jour, à l’occasion d’une chasse au cerf dans la forêt avec une bande d’amis, l’Enfant se perdit. Seul, il commença à désespérer lorsque, soudain, il entendit comme un bruissement :

–       « N’y a-t-il pas quelqu’un ici ? » cria-t-il pour masquer sa crainte et son espoir mêlés.
–       « Si !» répondit une voix cachée derrière les fourrés. Echo était alors une nymphes bien vivante, de chair et d’os. Son cœur palpitait d’amour pour Narcisse mais, suite à une punition infligée par Héra, elle ne pouvait plus que répéter les sons entendus.
–       « Venez ! rejoignons-nous ! »
–       « Joignons-nous ! » s’empressa de répéter Echo qui sortit soudain de son taillis et se précipita pour enlacer l’objet de ses vœux.
–       « Que je meure avant d’être à toi ! » s’exclama Narcisse surpris par tant de fougue.
–       « Etre à toi ! » ne pu que répondre la Nymphe dédaignée.

Depuis ce jour de désespoir Echo n’est plus que l’ombre d’elle-même. Seule sa voix résonne encore dans les gorges des montagnes.

Poursuivant son chemin d’errance l’Adolescent en vint à découvrir un lieu étrange où nul animal n’avait jamais laissé de traces, pas même un rayon de soleil n’avait percé le clair-obscur de cet endroit au centre duquel une source limpide jaillissait. Soudain aiguillonné par la soif Narcisse se penche au-dessus de l’eau claire et que ne voit-il pas ! Un visage beau comme une figure divine lui apparaît pour la première fois. Alors pour la première fois son cœur s’enflamma. Et l’objet de son amour semblait si bien répondre à ses attentes ! Ne souriait-il pas quant il lui souriait ? Ne s’approchait-il pas de lui lorsque son geste se faisait plus avenant ? Mais l’Enfant ne tarda pas à réaliser qu’une fine pellicule d’eau entre lui et son amour était plus redoutable que les centaines de kilomètres qui séparent parfois les amants.

Pour la première fois il devint perméable à la souffrance. Alors son aventure vers les confins de lui-même pu continuer. N’écoutant ni la faim ni le sommeil ni son corps, il n’est plus qu’un œil au regard profond. Et puis, il eut cette phrase merveilleuse : « Mon image ne peut plus m’abuser ; je brûle pour moi-même, et j’excite le feu qui me dévore… Ne suis-je pas le bien que je demande ? ». Enfin conscient que le monde qu’il voit n’est autre que lui-même il poursuivit sa longue traversée du miroir d’eau. Il tenta bien de se saisir, mais la fine vision s’évanouit sans mot dire. Quelques larmes roulèrent sur ses joues et vinrent troubler la surface sensible de la source. Son image se troubla. Narcisse entra alors dans le trouble car ses représentations de lui-même s’évanouissent à leur tour, aussi fragiles que d’éphémères illusions.

Descendu au cœur du royaume des morts, il se regardait encore dans le Styx, « le détesté ». Et lorsque les nymphes vinrent, selon la coutume du lieu, préparer son bûcher funéraire une dernière surprise les attendait : à la place de l’âme défunte elles virent fleurir une fleur d’or couronné de pétales blanches, le narcisse. Narcisse était enfin devenu lui-même.

L’histoire de Narcisse contée par Ovide, ici extrêmement condensée, nous parle donc d’un chemin de connaissance de soi. C’est en s’aimant lui-même intensément que l’Adolescent découvrit sa véritable nature, c’est en allant au bout de son narcissisme qu’il nous délivre un message universel.

Une lecture symbolique des éléments de l’histoire va nous aider à comprendre le chemin d’éveil proposé par Narcisse.

Parmi les personnages Echo est le double sonore de Narcisse. Ameinias – « celui qui ne s’arrête jamais » – figure l’amour-victime, celui qui cherche à maintenir l’autre près de lui en arguant de sa souffrance. Il n’est de pire tyran que celui-là, car qui oserait humainement se dégager de tels liens au risque de faire souffrir plus encore ? Echo enlace l’Adolescent, elle figure l’amour fusionnel. Enfin Liripoée, inquiète sur l’avenir de son fils, représente une troisième forme d’attachement : l’amour inquiet et protecteur.

Ces trois modes de liaison tout Narcisse les porte en lui ou, s’il les refuse, les trouve en son extérieur. Le mythe nous invite à les regarder en face et à nous poser les questions : est-ce que j’emprisonne subtilement l’autre en utilisant ma souffrance ou ma fragilité (Ameinias) ? Est-ce que je recherche dans l’être aimé un double de moi-même avec qui je serai unifié (Echo) ? Est-ce que mon inquiétude pour l’être aimé ne cache pas un désir secret de contrôle de sa vie (Liriopée) ?

Ces trois pièges de l’amour Narcisse les traversera lorsqu’il découvrira, en tournant son regard vers le miroir profond de ses images intimes, que son image ne peut plus l’abuser, qu’il brûle d’amour pour lui-même et excite le feu qui le dévore. Grande découverte que celle-ci ! Narcisse vit une expérience fondatrice. Il réalise que le monde extérieur est à son image.  Il comprend que ce qu’il voit, c’est lui. Tout ce que nous désirons n’est-il pas le miroir de nous-même ? Tout ce que nous haïssons n’est-il pas le reflet de ce que nous n’aimons pas en nous-même ? Tout ce qui nous effraie n’est-il pas la matérialisation de la peur de certaines parties de soi-même ? Comme Narcisse, nous sommes amenés à prendre conscience de cela. Tout « ce qui nous arrive » nous révèle symboliquement qui nous sommes.

Alors l’Enfant va dénouer les trois attachements qui avaient engendré tant de souffrances. En cherchant vainement à enlacer son image reflétée dans l’eau de la source il se libère du désir possessif ; en cherchant à mourir, lorsque ses représentations de lui-même se troublent dans l’eau de la source, il se libère de sa tendance à « jouer » à la victime. Comment tout cela fut-il possible ? Par la grâce de trois renoncements successifs.

D’abord il quitte sa bande d’amis avec qui il aimait « chasser le cerf », c’est-à-dire poursuivre un idéal réel mais sans intensité cardiaque. En assumant cette période de solitude imposée par la vie il se rend disponible à son premier amour, Echo.

Puis, en rompant avec la Nymphe, il  renonce symboliquement à « répéter le son », le nom français d’ « Echos ». Plus simplement il comprend que pour trouver son centre il doit renoncer au bavardage, cesser de confondre l’étalage superficiel de sa vie avec le dévoilement de sa nature profonde. C’est tellement vrai que l’étape suivante de l’histoire conduira l’Adolescent près d’un lieu sans mémoire, à proximité d’un espace où aucune trace ne fut jamais posé. Au cœur de celui-ci il va bientôt rencontrer sa source intérieure. La géographie du mythe est essentiellement une géographie psychique. « Entrer dans un lieu sans mémoire » signifie accepter le non-savoir, reconnaître sa fragilité et sa vulnérabilité, abandonner ses stratégies de défense, s’ouvrir corps et âme au grand Inconnu. Cette confiance-là est difficile à acquérir pour Narcisse qui cherche si souvent la confiance chez les autres.

Il dénoue ensuite l’amour inquiet de sa mère, cette attitude intérieure inconsciente du narcissique qui cherche à tout contrôler dans sa vie – et celle de ses compagnons – afin de ne pas risquer d’être blessé.

Lorsque le sentiment d’amour s’est libéré des trois pièges extérieurs – la possessivité, la victimisation et le contrôle –  il se tourne, dans son immensité bienfaisante, vers lui-même. Alors la grande aventure peut commencer. Il plonge au cœur de lui même par l’acceptation inconditionnelle de ses images intimes, comme le fit, par exemple, ce génie de la littérature que fut Marcel Proust. Arrivé presque au terme de ce voyage, celui qui ne vécu que pour l’amour rencontre enfin sa haine. « Styx », le dernier cours d’eau où le bel adolescent se mire encore après sa mort, se traduit en effet par « détesté ».  C’est seulement après avoir vu ces zones de poison psychique que Narcisse deviendra un narcisse, qu’il sera ce qu’il est.

Comment savoir si l’histoire de Narcisse, ce mythe initiatique, vous concerne ?

Certains Narcisses en éprouveront d’emblée une évidence intime car leur histoire de vie est là.

D’autres, moins marqués par ce mythe, auront peut-être besoin d’indices objectifs pour s’en assurer. En voici quelques uns.

L’amour des miroirs qui réfléchissent sans cesse la question fondamentale : « qui suis-je ? » ; les coquillages et les formes ovoïdes, métaphores de la maison et du corps ; les argiles qui rappellent à Narcisse son premier devoir : se construire lui-même ; les dîners amoureux en tête à tête : l’Enfant qui se mire dans l’œil-lac de l’autre ; l’eau qui marque l’hypersensibilité de Narcisse ; une trousse de médicaments, palliatifs ou accompagnateurs de la souffrance ; une forme de violence pendant la grossesse de la mère : le viol de Liriopé ; la rédaction d’un journal intime ; la difficulté à couper le cordon ombilical qui relie à la mère, à la bande d’amis et à l’image de soi : les trois ruptures imposées par la vie à l’Adolescent ; et enfin la grand apport de Narcisse au monde : le don de soi pour son art.

4 Responses to “L’éveil de Narcisse”

  1. yasmine dit :

    j’ai adorée merci a mon professeur de philosophy !!

  2. Nadine dit :

    Merci vraiment ! Extrêmement édifiant…

  3. Sadikh dit :

    véritable quête de sens!

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