Jung ou la métamorphose du vieil homme

Jung ou la métamorphose du vieil homme

Carl Gustav naquit un 26 juillet, sous le signe du Lion. L’ascendant du thème de Jung se situe en Capricorne, Saturne rétrograde en Verseau et en première maison. Dans un thème, l’ascendant représente toutes les expériences qu’il nous faut appri­voiser, découvrir et assimiler afin de gagner en liberté intérieure. Ces expériences sont toujours ten­tantes mais elles demandent de s’ouvrir à l’inconnu. Elles peuvent être sources de grandes satisfac­tions comme engendrer de puissants déboires. Tout se passe comme si l’individu devait expérimenter dans sa vie con­crète toute la gamme d’expression symbolique de cette nouvelle qualité d’être. Agissant ainsi, il expérimente un sentiment d’unicité et de liberté jamais rencontré auparavant. Alors que les inergies du signe ascendant doivent être ac­quises par l’expérience, celles du signe solaire font déjà partie de la personna­lité. Idéalement l’individu devrait s’appuyer sur la confiance en soi générée par l’expression des qualités du signe Solaire pour expérimenter, apprivoiser puis assimiler celles de son ascendant.

Très souvent, et pour cette raison, le signe à la pointe de la première maison est vécu de ma­nière plus excessive et surtout plus inconsciente quand aux conséquences, que le signe so­laire. Là ou est le Soleil, là est la conscience ; là ou est l’ascendant, là est le désir d’expérimenter.

On comprend pourquoi la première maison est essentielle dans un thème natal. Elle repré­sente le prochain pas à franchir en vue de l’évolution de la per­sonnalité repré­sentée par l’axe des noeuds de la Lune. La maison et le signe du maître de l’ascendant. représentent la manière (signe) et le champ d’expérience (maison) où l’individu ex­prime le plus aisément son unicité. Là, il se sent libre d’être vraiment lui-même. Là, il a le sentiment de grandir.

L’ascendant Capricorne de Jung souligne l’importance accordée par l’enfant à son père. Pour se sentir en sécurité il a besoin d’une référence masculine qui lui donne des limites claires et définies. Un enfant de ce type est souvent « attaché aux jupes de son père » par contraste avec l’enfant né avec un ascendant Cancer qui a toujours besoin de sa mère. Très tôt s’installe un processus d’identification et d’admiration pour l’image paternelle. Cependant la rétrogradation de Saturne ne favorise nullement cette identification à l’image père. La fonction « acquisition des limites » est tournée vers l’intérieur, incapable de percevoir avec mesure les règles imposées par la figure d’autorité. En réalité Jung à dans sa tête l’idée de ce que devrait être un père idéal, du coup il a tendance à juger l’homme en chair et en os, naturellement faillible, comme étant incompétent. La présence de Saturne en première maison souligne que sa quête essen­tielle est celle de son identité. Le défi proposé par Saturne en Verseau consiste à intégrer la nouveauté sans se laisser déstabili­ser. Une nouveauté qui prendra le visage de l’architecture et des formes géométriques abstraites propres au « mental supérieur » dont le Verseau et Uranus sont les représentants.

En une simple phrase le psychanalyste résume merveilleusement le paradoxe engendré par la présence simultanée d’un ascendant en Capricorne et d’une rétrogradation de Saturne[1] :

« « Père » signifiait pour moi digne de confiance et… incapable »

Ce père « incapable » joua pourtant un grand rôle dans la vie de son fils. Lorsque ses parents firent chambre à part – notons le carré Saturne-Lune du thème natal, la tension entre les valeurs masculines et fémi­nines dans la psyché de Carl Gustav se rejoue dans la mésentente de ses parents – l’enfant choisit de dormir dans la chambre de son père plutôt que dans celle de sa mère.

Ce fut encore son père qui lui offrit, lors de sa quatorzième année (opposition de Saturne à lui même), le plus beau cadeau qu’il ne reçut ja­mais :

« Mon père me glissa un billet dans la main et dit : tu peux maintenant aller seul sur le Rigi-Kulm; je reste ici, deux billets coûtent trop cher. Fais attention à ne pas tomber.

« Le bonheur me rendait muet ! Enorme montagne, si haute que je n’en avais jamais vu de semblable auparavant ! Si proche des montagnes de feu que j’avais vues dans mon enfance, déjà si lointaine ! J’étais en effet presque un homme: j’avais acheté pour ce voyage une canne de bambou et une casquette an­glaise de Jockey, comme il sied à ceux qui vont de par le monde et maintenant j’étais, moi, sur cette immense montagne ! Je ne savais plus qui de moi ou de la montagne était le plus grand ! Avec son souffle puissant la merveilleuse locomo­tive me propulsait vers de vertigineuses hauteurs où sans cesse de nouveaux abîmes et de nouveaux lointains s’ouvraient à nos regards. Enfin je me trouvai au sommet, dans un air nouveau, léger, inconnu, dans une immensité inimaginable : « oui me disais-je, c’est le monde, mon monde, le vrai monde, le mystère ou il n’y a pas de maîtres, pas d’école, pas de questions sans réponses, où l’on est, sans rien demander ». Je me tenais soigneusement sur les sentiers, car il y avait de pro­fonds ravins. C’était solennel ! Il fallait être poli et silencieux, on était dans le monde de Dieu. Ici on le touchait réellement ! Ce cadeau fut le meilleur et le plus précieux que mon père me fit jamais. »

Etonnante fraîcheur avec laquelle, à plus de 80 ans, Jung décrit cette scène !

La montagne, cette « inaccessible terre promise » de ses toutes pre­mières an­nées devint, à 14 ans, un lieu à conquérir. Mais l’adolescent n’a pas un Saturne direct, ce n’est pas un alpiniste parti à la conquête des sommets enneigés. En 1959 Hermann Hesse, qui avait ren­contré le psychanalyste disait de lui[2] : « Cet homme est une véritable montagne, un génie extraordinaire… ». A la fin de son parcours Jung était devenu « la montagne ». Il avait intégré en lui, digéré en quelque sorte, le symbole extérieur cher au Capricorne. Avec un Saturne direct il aurait pu devenir un grimpeur émérite, au lieu de cela il devint un archéologue du psychisme et découvrit la force et la profondeur de tous les sommets.

La relation avec la pierre, celle qui construit, la pierre du Capricorne, fut essentielle tout au long de sa vie. Toujours, il y trouva du ré­confort. Maçon talentueux, il avait un sens inné de la construction. Enfant, il s’amusait déjà à ériger des châteaux forts avec des presque rien, adulte il renoua avec le même jeu pour ne point sombrer dans la folie lors de sa difficile plongée dans son inconscient. A l’âge mûr il construisit de ses mains la tour de Böllingen, sa maison extérieure, symbole de sa réalisation intérieure. A la fin de sa vie il disait voir à travers la pierre ce que celle-ci lui demandait de sculpter. Il se contentait alors d’en révéler des formes. Toute l’existence de Jung fut un jeu de construction avec le rocher du Capricorne. Comme celle du facteur Cheval qui, avec une infinie patience, construisit son étrange palais dans la Drôme. Ici, avec la rétrogradation, ce qui est en jeu, c’est la construction intérieure dont l’élaboration de la maison extérieure est l’excuse.

Le sextile de Saturne rétrograde à Mars indique littéralement la capacité d’organiser (sextile) la pierre (Saturne) au moyen du burin (Mars)[3]. La co-dominante vénu­sienne ajoute à cela le sens esthétique. En sculptant, l’individu canalise ses énergies (Mars) pour cons­truire sa personnalité (Saturne en I). Dans ce contexte thématique le travail de la pierre est avant tout un travail sur soi.

Enfant, il avait sa pierre avec laquelle il entretenait un étrange jeu[4] :

« Assez souvent, lorsque j’étais seul, je m’asseyais dessus et alors com­mençait un jeu de pensée qui prenait à peu près la forme suivante : « je suis assis sur cette pierre. Je suis en haut, elle est en bas. » Mais la pierre pouvait tout aussi bien dire : « Moi, je… » et penser : « je suis placée ici, sur cette pente, et il est placée sur moi » Alors se posait la question « Suis-je celui qui est assis sur la pierre, ou suis-je la pierre sur lequel il est assis ? – Cette question me troublait chaque fois; je me redressais, doutant de moi-même, me perdant en réflexions et me demandant « qui est quoi ? ». Cela restait obscur et mon incertitude s’accompagnait du senti­ment d’une obscurité étrange et fascinante.

« … Cet instant m’est resté inoubliable , car il a illuminé pour moi, comme en un éclair, l’aspect d’éternité qui avait marqué mon enfance »

Vers l’âge de dix ans il sculpta dans sa règle un petit personnage « avec re­dingote, haut de forme et souliers reluisants » accompagné d’un petit galet peint qu’il avait découvert à proximité du Rhin[5].

« Le tout constituait mon grand secret auquel, d’ailleurs, je ne comprenais rien. Je portai le plumier avec le petit bonhomme tout en haut du grenier ou il m’était interdit de pé­nétrer. Je le cachai sur une poutre maîtresse de la charpente. J’en éprouvai une grande satis­faction, car personne ne le verrait. Je savais que personne ne pouvait le trouver là, que personne ne pouvait découvrir et détruire mon secret. Je me sentais sur de moi et le senti­ment troublant de désunion avec moi-même disparut. »

Evidemment le personnage « en redingote et souliers reluisant » est, entre autres choses, une pro­jection de l’élitisme du Lion, de même que le jeu du « qui est qui » rappelle le goût du paradoxe et de l’inversion de la norme cher au Verseau. Cependant, c’est par l’entremise de la pierre que l’enfant se ré­concilie avec lui-même.

Remarquons qu’il existe deux « espèces » de pierre. Celle qui re­lève de Saturne, celle que l’on peut sculpter, et celle qui appartient à la symbolique de la Lune Noire. La Kabaa, la pierre sacrée de l’Islam, d’origine extrater­restre croie-t-on, en est l’image extérieure. Jung découvrit cette pierre sacrée en 1944, lorsqu’il faillit mourir. En songe sa personnalité se résor­ba alors dans une pierre lisse, noire comme du ba­salte et aussi dure que le granit.

Explorons à présent les diverses niveaux de lecture de la structure « ascendant Ca­pricorne / Saturne rétrograde » telles qu’elles furent expérimentées par Jung :

– Son identification inconsciente à son père eut pour conséquence de l’envelopper très tôt dans une aura de responsabilité et de sagesse. Enfant, il pa­raissait plus mur que son age. Parfois sa mère se confiait à lui comme elle aurait souhaité le faire avec son mari.

– Une grande puissance de concentration aida Jung toute sa vie durant. En réalité l’ambiguïté demeure, le thème suggère une surcompensation sous-tendue par un sentiment de ne pas se sentir à la hauteur de sa tâche. En ef­fet Saturne rétrograde ne serait pas maître d’un ascendant Capricorne, l’astrologue aurait volontiers suggéré une difficulté à ordonner son exis­tence et à gérer son temps.. Cette difficulté de poser clairement des limites devant les exigences du monde extérieur est assez typique de la rétrogradation de Saturne. De son propre aveu jamais Jung ne pouvait résister à un journaliste sollicitant un interview. Après un long débat intérieur entre le « oui » et le « non » il finissait toujours par accepter. De plus Saturne rétrograde en première maison est l’indice d’une déprécia­tion de sa valeur personnelle[6] :

« Tout succès l’étonnait, quelle que soit la joie qu’il lui causait et l’amertume qu’il éprouvait devant les critiques incompréhensives. Cependant le fait d’être compris et accepté constituait et demeurait pour lui un désir et une tentation. »

Son entourage était fasciné par ses longues journées de travail ou s’additionnaient séances d’analyse, lectures et écriture. Probablement compensait-il un sentiment de préciosité du temps qui toujours lui échappait. De même, comme le souligne sa biographe, Aniéla Jaffé, toute sa vie le conflit entre l’acceptation et le refus subsista (Saturne progressé reste rétrograde jusqu’à sa mort).

Ces quelques exemples soulignent à quel point on ne change pas son thème. Mais aussi à quel point il est loisible de l’approfondir dans une di­mension verti­cale, allant toujours plus loin dans la mise à jour des strates symboliques qui composent la personnalité.

Un saturne rétrograde devrait être vécu comme tel avec les désa­gréments que cela suppose dans l’appréhension de la réalité objective, et non transformé ar­bitrairement en un Saturne direct, du moins tant que les progressions n’indiquent pas le contraire. Une telle configuration astro­logique est un extraordinaire outil pour mettre de l’ordre dans son in­conscient. L’être sent intensément la pression des puissances subjectives qui cherchent à faire surface. D’une manière plus géné­rale une planète directe est aussi maladroite et inexpérimentée vis-à-vis du royaume sub­jectif que l’est une planète rétrograde par rapport à la vie objective.

Le sentiment de culpabilité symbolisé par la rétrogradation du maître de l’ascendant fut compensée par la lucidité envers soi-même typique d’un Soleil en Lion. L’un et l’autre s’articulent de la manière suivante[7] :

« Avoir des ennemis et être le plus souvent insoupçonné était pour moi inattendu, mais pas tout à fait incompréhensible. Tout ce que l’on me reprochait me mettait en colère. Cependant, au fond de moi, je ne pouvais pas le contester. Je savais si peu sur moi-même, et ce peu était si contradictoire, qu’il m’était impossible, en bonne conscience, de récuser un blâme. A vrai dire, j’avais toujours mauvaise conscience et j’étais conscient de ma culpabilité aussi bien actuelle que potentielle. Aussi étais-je particulièrement sensible aux reproches; tous m’atteignaient en un point plus ou moins vulnérable. Si je n’avais pas réellement commis la faute, j’aurais fort bien pu la commettre. Il m’arrivait même de noter des alibis pour le cas ou je serai accusé. Et je me sentais réellement allégé quand j’avais vraiment commis une blague. Alors, au moins, je savais le pourquoi de la mauvaise conscience. Naturellement je compensais mon incertitude intérieure en affichant une certitude extérieure, ou – mieux encore – la carence se compensait d’elle- même sans que je le veuille. »

L’expression « automatique » du Soleil en Lion est à rechercher dans l’interception du signe.

A la fin de sa vie, Jung découvrit le plus haut niveau actuellement connu des valeurs du Capricorne : le rôle du nombre comme facteur archétypal entrant dans la structure du monde psychique. Dans le royaume objectif (Saturne direct) le Capricorne symbolise l’esprit scientifique qui accumule des faits et des preuves expérimentales. Bien loin des envolées philosophiques du Sagittaire, il propose prudemment un modèle. Il scrute l’objet extérieur avec circonspection et lenteur mais arrive toujours à des résultats concrets, souvent spécialisés. La rétrogradation de Saturne en Maison I inverse le flux de l’attention consciente mais lui conserve toute sa spéci­ficité : Jung étudia « scientifiquement » le royaume de la psyché, il y découvrit les archétypes qui sont à l’univers intérieur ce que sont les objets à l’univers extérieur : ils ont une existence autonome et sont inconnaissables en soi. Le nombre-quantité qui entre dans les appareils de mesure et les équations mathé­matiques décrit l’univers objectif ; le nombre-archétype rythme l’évolution et la transformation des facteurs psychiques inconscients[8].

D’un point de vue plus événementiel, le psychanalyste termina sa vie en har­monie avec les valeurs du Capricorne. Sa maison de Böllingen était pour lui un refuge ou peu de personnes avaient l’autorisation de pénétrer. Comme l’ermite dans sa grotte, il y vivait sans eau ni électricité. Vêtu de vieux vêtements il refusait tout le confort mo­derne. Entre 1955 et 1957, deux an­nées durant, il grava dans la pierre son arbre généalogique.

Evidemment, il ne suffit pas d’être dépositaire d’un thème avec un ascendant en Ca­pricorne et un Saturne rétrograde, fut-il en première maison, pour s’appeler Jung. Gardons néanmoins à l’esprit que le psychanalyste réussit sa grande aventure grâce aux ingrédients psychiques contenus dans l’ascendant, mais aussi parce qu’il possédait une personnalité forte et affirmée (Soleil en Lion) ainsi qu’une facilité déconcertante à percevoir sous forme d’images les contenus de son inconscient (conjonction Lune-Neptune au Fond du Ciel et conjonction Soleil-Uranus en VII). Sa quête essentielle fut celle du sens (Lune Noire Sagittaire) bien qu’il finit par incarner dans sa personnalité la sym­bolique de la Montagne (ascendant Capricorne et Saturne rétrograde).



[1] C.G. Jung “Ma vie” p. 27, Gallimard (1973).

[2] Cité par Miguel Serrano dans C.G. Jung et Hermann Hesse p. 18 (Georg).

[3] Mars en Bélier forme un quinconce croissant avec Saturne dans le thème du facteur Cheval.

[4] C.G. Jung, Ma vie, p 40.

[5] C.G. Jung, Ma vie, p 41.

[6]Collectif, C. G. Jung et la voie des profondeurs p 43, La Fontaine de Pierre (1980).

[7] C.G. Jung, Ma vie p. 64-65.

[8] Voir l’ouvrage de Marie-Louise von Franz, Nombres et temps (La fontaine de pierre).

2 Responses to “Jung ou la métamorphose du vieil homme”

  1. Geneviève dit :

    Bonjour Luc,
    Pour le thème de naissance de Jung, avez vous pris comme données de naissance le 26 juillet 1875 à 19h30 à Kesswill Suisse, si oui l’Ascendant n’est pas en Capricorne. Ce n’est pas gravissime dans la mesure où Saturne ayant maîtrise sur le Verseau et sur le Capricorne, cette planète reste essentielle mais avec un ascendant au tout début du Verseau, Uranus en Lion à l’occident prend toute son importance…Amitiés. Geneviève

    • Luc Bigé dit :

      Bonjour Geneviève, pour son heure de naissance je me suis basé sur ses propres écrits, à savoir le 26 Juillet 1875 à 18 h 25 (AS 14° 56′ Capricorne). Il existe cependant d’autres heures de naissance : Ruperti donne 19 h 20 (AS 25° Capricorne) (heure locale) alors que Ebertin propose 19 h 30 (AS Verseau). Diverses considérations dont nous donnerons la teneur au cours d’un texte en cours de préparation nous ont conduit à positionner l’AS vers 21-22° du Capricorne. Quoi qu’il en soit retenons une incertitude sur l’heure de naissance et par conséquent la position exacte des maisons.

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