Quatre manières de voir le monde

Il existe au moins quatre manières d’aborder la question de la connaissance  :

 

La connaissance scientifique est analytique. Elle s’efforce de découvrir l’identité objective du monde concret. Elle est trop connue pour qu’il soit nécessaire de la détailler plus longuement.

 

La connaissance « écologique » dégage les lois qui lient ensemble des matériaux concrets. C’est le domaine de l’analyse systémique avec ses boucles de rétroaction. Avec elle les statisticiens modélisent l’évolution de la population de castors en fonction des variations climatiques, du nombre d’individus de chaque sexe et de bien d’autres paramètres.

 

Il reste les deux autres modalités. Toutes deux traitent d’une réalité abstraite, non matérielle et non physiquement interactive. Ce monde, celui de la signification, là où s’originent les grands mythes de l’humanité, là où les êtres inspirés, qu’ils soient scientifiques, poètes ou mystiques, vont puiser leurs inspirations, nous l’avons appelé ailleurs le monde des inergies par analogie avec le monde des énergies qui s’étend sous l’axe horizontal pour élaborer le contenu des deux premiers quadrants.

 

Penser l’homme de manière symbolique – troisième quadrant – revient à considérer que la forme de son corps, de ses organes, l’organisation des systèmes sanguins, nerveux et hormonaux par exemple, expriment du sens. De ce point de vue la réponse à la question « qu’est-ce que l’homme ? » serait toute entière révélée par sa forme. Il suffirait d’apprendre à la lire, exactement comme la science a appris à lire le monde objectif. Mais elle le fit d’une manière analytique (quadrant 1) en scrutant finement la composition chimique de la matière, en analysant la substance sans se préoccuper de la forme. Car la science s’est bien gardée d’investiguer la compréhension des formes car cela suppose l’introduction d’une fonction organisatrice, d’une force formatrice, trop proche de la théorie de la grâce divine contre laquelle elle s’est longtemps battue.

 

Le dernier quadrant fait appel à un mode de connaissance qualifié de « holistique » par Arthur Koesler. Le terme de “holon”, du grec holos – tout – avec le suffixe on suggérant partie, fut forgé dans les années 1930 par Arthur Koestler qui en propose la définition suivante :

“Il n’existe nulle part de partie ni de tout au sens absolu. Ni l’organisme vivant ni le groupe social ne sont des rassemblements de pièces élémentaires; ce sont des systèmes à niveaux multiples et hiérarchiquement organisés de sous-ensembles qui contiennent eux-mêmes des sous-ensembles d’ordre inférieur, à la manière des poupées russes. Ces sous-ensembles – ces “holons”, comme j’ai proposé de les nommer – sont des entités à tête de Janus qui ont en même temps les propriétés indépendantes d’un tout et les propriétés dépendantes d’une partie. Chaque holon doit sauvegarder et affirmer son autonomie, sans quoi l’organisme se désarticulerait et se dissoudrait en une masse amorphe; mais en même temps il doit rester subordonné aux exigences de l’ensemble existant ou en évolution. “Autonomie”, dans ce contexte, signifie que les organites, les cellules, les muscles, les nerfs, les organes, ont tous leur rythme intrinsèque et leur propre type de fonctionnement assisté d’appareils d’autorégulation, et qu’ils tendent tous à persister et à s’affirmer dans leurs types caractéristiques d’activité. Cette tendance à l’affirmation de soi est une caractéristique fondamentale et universelle des holons qui se manifestent à tous les niveaux. En revanche, les activités des holons sont déclenchées, inhibées ou modifiées par des directives venues de niveaux supérieurs de la hiérarchie. Le système régulateur du cœur, par exemple, est régi par le système nerveux autonome et par des hormones, qui à leur tour reçoivent leurs ordres de centres cérébraux qui peuvent contrecarrer les habitudes fonctionnelles des centres subordonnés. Ainsi la tendance affirmative du holon a-t-elle une contrepartie dans sa tendance à l’intégration qui le pousse à fonctionner comme une partie d’un ensemble plus vaste.”

 

La connaissance holistique, que nous appelons ici « opérative » afin de mettre l’accent sur la créativité, se distingue des approches scientifiques, écologiques et symboliques. Le holon existe comme un tout en relation avec un tout plus vaste au sein duquel il est plus ou moins bien intégré. Penser l’homme de manière holistique revient à comprendre son rôle spécifique vis à vis d’une transcendance, d’un tout plus grand que lui, et réfléchir également au rapport fonctionnel qu’il entretient avec les autres règnes de la nature. Le sens n’est plus exprimé par la forme de l’organisme mais par la position qu’il occupe au sein d’une hiérarchie. La connaissance opérative est nécessairement transcendantale car elle décrit comment  la partie se relie à un plus-grand-tout. Son idéal est le serviteur, c’est-à-dire celui qui accomplit parfaitement l’action que requiert l’heure présente pour l’accomplissement et la réalisation du tout. L’initié auquel nous faisons naguère allusion n’a d’autre but que de servir à travers ce qu’il est le « plus-grand-tout » avec lequel un contact conscient est établit. Arrivé à ce point la connaissance n’a plus rien d’intellectuel. Est-ce, du reste, un hasard si le terme « véda », signife « savoir », exactement comme le grec « gnosis ». Si le français « connaissance » se décompose en « co-naissance », naître avec, et si l’anglais « understand » signifie littéralement « se tenir en dessous » – en dessous de quoi, si ce n’est de l’idée ? Toutes ces coïncidences seraient-elles de simples caprices du langage ?

 

L’efficacité de la pensée opérative suppose au préalable la familiarisation avec un modèle analogique, en réalité une gnose,  utile garde-fou pour ne pas se laisser déborder par l’opérativité, c’est-à-dire la force transformatrice des symboles qui véhiculent une connaissance vitale, consubstantielle à la nature de l’univers et d’une efficacité redoutable. De tels modèles existent dans la pensée orientale, ce sont, par exemple, les hexagrammes du yi king ou l’arbre des séphiroths. En occident la tradition alchimique ou les logiques emboîtées du zodiaque jouent ce même rôle. Mais, pour l’heure, notre monde occidental s’efforce surtout d’élaborer des modèles logiques pour expliciter le comportement de l’univers-objet, avec le succès que l’on sait.

 

La pensée symbolique, dont nous discuterons bientôt des fondements, s’occupe essentiellement de la question du sens. Les symboles sont, en réalité, le langage du sens. C’est le meilleur moyen qu’aie trouvé l’univers pour se dire.

 

Seul l’homme s’interroge sur la réalité des entités mathématiques, seul l’homme élabore des mythes, seul l’homme fonde sa société sur des valeurs reconnues par tous et pouvant, à l’occasion, être modifiées. Seul il enterre ses morts : acte ô combien inutile d’un point de vue strictement matérialiste ! A la différence des sociétés animales son mode de vie collectif est, pour une même espèce, extrêmement diversifié : la culture Papoue est à cent lieues des cultures européennes ou américaines alors que toutes les colonies de fourmis appartenant à une même espèce ont des comportements comparables. Au sein de l’humanité le domaine social ne se résume pas, comme précédemment, à une kyrielle d’interactions internes (entre individus) et externes (avec l’environnement) mais suppose un facteur nouveau : un sens partagé. La reconnaissance de ce sens crée l’unité et la force d’un groupe, elle assure sa cohésion et le projette sur vers l’avenir. Le temps, enfin, commence à prendre sens. Or les symboles sont l’expression codée de ce monde du sens, peu importe que nous les comprenions ou non : ils sont omniprésents dans nos vies et dans la nature. Par contre la spécificité de l’homme pourrait bien être, en raison de sa capacité de créer des langages symboliques comme, par exemple, les pictogrammes, les idéogrammes, ou les panneaux de signalisation routière, de décoder le langage symbolique utilisé par la nature pour nous interpeller sur son sens. Évidemment, l’usage exclusif des logiques analytiques et circulaires nous conduiraient à affirmer respectivement que tout est matière où que tout est relation. La reconnaissance et l’emploi des symboles introduisent un nouveau risque totalitaire : tout est sens. En réalité ces strates se superposent. Un être humain est composé de matière, il a donc un statut d’objet ; il possède un dehors et un dedans qui font de lui un être de relation ; il possède aussi le sens du sens faisant de lui un animal à part capable de réagir aux symboles et, par suite, de créer des langages symboliques.

 

La pensée analogique, dont nous allons bientôt préciser la méthode et les limites, implique une sorte d’ « écologie verticale ». Si on définit l’écologie comme « l’étude des relations des êtres vivant entre eux et avec leurs milieux » nous voyons que celle-ci est la science reine du second quadrant. Par « écologie verticale » nous entendons l’étude des rapports entre des niveaux d’organisation différents, depuis l’atome jusqu’à l’étoile en passant par l’homme. Sans oublier que l’analogie traitera des significations découvertes dans le troisième quadrant, bien plus que des formes elle-même. L’analogie est une logique du sens. C’est une forme de pensée qui ordonne l’immense variété des significations en élaborant des systèmes théoriques simples. Mais ces systèmes ne traitent ni des mécanismes (Q1), ni des relations sociales (Q2), ni des valeurs (Q3) mais de la meilleure manière signifiante dont la partie peut participer à la vie du tout : le rôle de l’individu dans la biosphère par exemple, où son rapport avec les autres règnes de la nature.

 

La pensée scientifique objective l’homme. Son idéal est le robot.

 

La pensée écologique socialise l’homme. Son idéal est le citoyen

 

La pensée symbolique donne sens à la vie humaine. Son idéal est le sage

 

La pensée opérative (cf.infra) intègre l’homme dans l’univers, son idéal est l’initié

 

 

La première observe attentivement son objet d’étude pour le re‑produire

 

La seconde mathématise les relations et tente de prévoir l’évolution des ensembles

 

La troisième perçoit ce qui est derrière la forme pour révéler son sens caché.

 

La quatrième transforme l’être afin de le relier plus efficacement aux autres niveaux de réalité.

 

Il est aussi inutile que dangereux de juger d’une forme de pensée à l’aune des critères élaborés par une autre. Une telle attitude ne conduirait qu’à de fâcheuses mésententes, à une guerre idéologique en vue d’une « victoire finale » de la conception dominante, mais ce ne serait certes pas un questionnement pour l’acquisition de la connaissance, dans toutes les quatre sens de ce terme.

 

Ce qui fendillera les certitudes matérialistes (Quadrant 1) et les dogmes métaphysiques (Quadrant 4) ce sera un phénomène de cristallisation : à force d’avoir réponse à tout dans le cadre strict de leurs présupposés ces deux représentations du monde vont réaliser que la connaissance piétine, que les vraies questions – celles de l’origine, de la créativité, de la diversité, de la contradiction – leur échappent. Il leur faudra donc accepter que l’édifice se craquèle sur ses bases pour s’ouvrir à l’inconnu. Il ne s’agit pas ici de la simple remise en cause du savoir face à l’expérience qui est, par exemple, le propre de la science, mais d’un questionnement sur ses fondements même, sur sa méthode et non, simplement, sur ses résultats. Ces quadrants échappent difficilement à la cristallisation intellectuelle car leur contenu est cristallisable car fondé sur une hiérarchie qui accentue la rigidité. Le mètre étalon dans le premier quadrant et la hiérarchie des archétypes dans le quatrième.

 

Les deux autres quadrants, Q2 et Q3, sont au contraire familiers avec le particulier, la mouvance, le changement, l’adaptation aux besoins du temps. Toute hiérarchie est dissoute au profit d’un équilibre, d’une harmonie. La pensée écologique du second quadrant théorise l’incertitude des mondes physique et surtout biologique, la pensée symbolique du troisième quadrant décode la complexité de l’univers des représentations. Ces deux logiques ne risquent pas la cristallisation intellectuelle car, dans ces domaines, il n’existe aucune recette. A chaque instant tous les possibles sont à réinventer. Comprendre un rêve nécessite de parler avec le rêveur en intégrant son passé, son présent, ses espoirs, ses liens familiaux, sa situation économique, etc. De même, comprendre le fonctionnement d’un biotope suppose de prendre en considération un grand nombre de facteurs comme la qualité des sols, la nature des plantes environnantes, leurs relations entre elles, l’évolution du climat, etc. Autant d’éléments imprévisibles dont les « recettes » jamais ne rendront compte. Sans parler du fait que ce sont des systèmes complexes : la micro-perturbation d’un seul élément peut parfois changer la trajectoire de l’ensemble.

 

–       Les risques inhérents aux pensées analytiques et analogiques seraient de figer la réalité, cette inconnue,  dans des systèmes et des recettes qui marchent : recettes scientifiques comme aujourd’hui lorsque la technique prend le pouvoir sur la science, et recettes métaphysiques comme au Moyen–Age où la philosophie fut enfermée dans la pensée aristotélicienne.

 

–       Les risques relatifs aux représentations systémiques et symboliques seraient de baisser les bras face à un réel sans cesse en mouvement, céder à l’incertitude absolue et au doute car, à chaque fois, il faut toujours tout recommencer, tout réinventer, tout refaire.

 

La pensée analogique fait appel à un mode de connaissance qualifié de « holistique » par Arthur Koesler. Le terme de “holon”, du grec holos – tout – avec le suffixe on suggérant partie, fut forgé dans les années 1930 par Arthur Koestler qui en propose la définition suivante :

“Il n’existe nulle part de partie ni de tout au sens absolu. Ni l’organisme vivant ni le groupe social ne sont des rassemblements de pièces élémentaires; ce sont des systèmes à niveaux multiples et hiérarchiquement organisés de sous-ensembles qui contiennent eux-mêmes des sous-ensembles d’ordre inférieur, à la manière des poupées russes. Ces sous-ensembles – ces “holons”, comme j’ai proposé de les nommer – sont des entités à tête de Janus qui ont en même temps les propriétés indépendantes d’un tout et les propriétés dépendantes d’une partie. Chaque holon doit sauvegarder et affirmer son autonomie, sans quoi l’organisme se désarticulerait et se dissoudrait en une masse amorphe; mais en même temps il doit rester subordonné aux exigences de l’ensemble existant ou en évolution. “Autonomie”, dans ce contexte, signifie que les organites, les cellules, les muscles, les nerfs, les organes, ont tous leur rythme intrinsèque et leur propre type de fonctionnement assisté d’appareils d’autorégulation, et qu’ils tendent tous à persister et à s’affirmer dans leurs types caractéristiques d’activité. Cette tendance à l’affirmation de soi est une caractéristique fondamentale et universelle des holons qui se manifestent à tous les niveaux. En revanche, les activités des holons sont déclenchées, inhibées ou modifiées par des directives venues de niveaux supérieurs de la hiérarchie. Le système régulateur du cœur, par exemple, est régi par le système nerveux autonome et par des hormones, qui à leur tour reçoivent leurs ordres de centres cérébraux qui peuvent contrecarrer les habitudes fonctionnelles des centres subordonnés. Ainsi la tendance affirmative du holon a-t-elle une contrepartie dans sa tendance à l’intégration qui le pousse à fonctionner comme une partie d’un ensemble plus vaste.”

 

La connaissance holistique, que nous appelons ici « opérative » afin de mettre l’accent sur la créativité, se distingue des approches scientifiques, écologiques et symboliques. Le holon existe comme un tout en relation avec un tout plus vaste au sein duquel il est plus ou moins bien intégré. Penser l’homme de manière holistique revient à comprendre son rôle spécifique vis à vis d’une transcendance, d’un tout plus grand que lui, et réfléchir également au rapport fonctionnel qu’il entretient avec les autres règnes de la nature. Le sens n’est plus exprimé par la forme de l’organisme mais par la position qu’il occupe au sein d’une hiérarchie. La connaissance opérative est nécessairement transcendantale car elle décrit comment  la partie se relie à un plus-grand-tout. Son idéal est le serviteur, c’est-à-dire celui qui accomplit parfaitement l’action que requiert l’heure présente pour l’accomplissement et la réalisation du tout. L’initié auquel nous faisons naguère allusion n’a d’autre but que de servir à travers ce qu’il est le « plus-grand-tout » avec lequel un contact conscient est établit. Arrivé à ce point la connaissance n’a plus rien d’intellectuel. Est-ce, du reste, un hasard si le terme « véda », signife « savoir », exactement comme le grec « gnosis ». Si le français « connaissance » se décompose en « co-naissance », naître avec, et si l’anglais « understand » signifie littéralement « se tenir en dessous » – en dessous de quoi, si ce n’est de l’idée ? Toutes ces coïncidences seraient-elles de simples caprices du langage ?

 

Ces quatre logiques répondent, au fond, à quatre grandes questions fondamentales :

 

Qu’est-ce que c’est ? l’observation puis l’analyse sont d’un grand secours.

 

Comment ça marche ? la science des interactions s’avère indispensable dès que l’on quitte les cas les plus simples à deux variables

 

Pourquoi cela plutôt qu’autre chose ? la lecture symbolique révèle le sens de ce qui existe et montre en quoi toute chose est à sa place dans le meilleur des mondes possible en cet instant précis.

 

Où est ma place ? la lecture analogique décrit la place, en termes de sens et non en termes mécaniques, de chaque entité au sein d’un univers en perpétuel changement.

 

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