La nature humaine, un Narcisse qui se regarde ?

La nature humaine, un Narcisse qui se regarde ?

 

 

 

 

La conscience de soi caractérise l’homme et le différentie des autres espèces vivantes. N’est-ce pas là aussi la grande aventure de Narcisse amené à découvrit qui il est ? La capacité de se donner la mort, par suicide ou par décision volontairement mûrie, semble également une spécificité de la nature humaine. N’est-ce pas ce que fit Narcisse ? En réalité les thèmes développés par le mythe sont les nôtres : l’amour, la relation à l’autre, la souffrance, la vie et la mort, la beauté, la jeunesse et la connaissance de soi. Et puis la solution aux errances de l’humanité ne tient-elle pas pour beaucoup dans la capacité de chaque individu à aller ver lui-même pour finalement rayonner sa nature aimante ? Si certains d’entre nous sont plus narcissiques que d’autres, nul n’échappe aujourd’hui aux questionnements que soulève la vie brève et en partie insouciante du fils de Liriopé. Certaines périodes historiques donnèrent une part belle à d’autres schémas mythologiques. Ainsi en fut-il du siècle des lumières qui, guidé par la flamme de Prométhée, fut tellement fasciné par le mythe du Progrès des connaissances censées apporter au monde la civilisation et la paix ! Quand au XXe siècle, celui qui enfanta de la bombe atomique, de deux guerres mondiales, du déverrouillage du code génétique, de la manipulation de l’information, de la mondialisation et de la spéculation financière, il ne rêva que de toute puissance et fut largement sous le contrôle des forces faustiennes. Mais au fond, par de-là toutes ces péripéties, l’homme reste l’homme avec sa lancinante question – « qui suis-je vraiment ? ». Avec, aussi, son inextinguible désir de se regarder dans le miroir. L’œil-lac prit son essor objectif avec la télévision ; la quête de la beauté s’élargit à la mode ; la vie, la mort et la souffrance sont aujourd’hui gérées par une industrie médicale florissante.

 

Et puis il suffit de regarder autour de soi et de lire les journaux : partout il n’est question que de l’homme, de ce qu’il fait, ne fait pas où pourrait faire. L’anthropocentrisme de l’être humain est effarent ! La civilisation occidentale fonctionne comme un immense Narcisse, elle ne voit qu’elle, semble autiste aux autres règnes de la nature excepté pour les blesser ou les utiliser à son profit. Les citadins oublient de perdre leur regard  dans le ciel étoilé et de mesurer leur petitesse à l’aune des infinités marines. Même la discipline théoriquement la plus ouverte au non-humain, l’écologie, évoque sans cesse le respect de « l’environnement ». Inconsciemment, elle place l’être humain au centre de la biosphère comme si la nature avait pour fonction de l’entourer, de s’en occuper, de le cajoler et d’entretenir ses plaisirs. Bref ! de l’« environner » comme une mère le ferait pour un bébé-humanité exigeant et immature. « Respecter l’environnement » reviendrait à faire de la Terre un immense jardin mis au service de l’homme, ce que l’on appelle aussi parfois le « développement durable ». Or ce n’est pas la réalité. Il suffit de se plonger dans la théorie de l’évolution, le darwinisme, pour réaliser que l’être humain est une espèce biologique  parmi d’autres au succès évolutif inattendu. En partie par hasard puisque sa naissance, elle la doit à la catastrophe écologique qui, il y a 250 millions d’années, fit disparaître les dinosaures. Nous ne devrions donc pas parler d’environnement mais de biosphère en nous percevant non pas au centre, mais seulement comme une partie spécifique – et relativement mineure – d’un monde vivant en permanente mutation. Il nous est aujourd’hui aussi difficile d’entrer en contact avec les autres règnes de la nature, de sentir la spécificité du monde végétal et d’accorder une « âme » – quelque soit le sens donné à ce terme – aux animaux qu’il fut malaisé à Narcisse de reconnaître l’amour d’Echo et la passion d’Ameinias. Comme l’enfant immature nous pensons que la beauté de notre humanité chérie des dieux justifie notre insolence vis-à-vis de la planète, et qu’il est sans importance de semer une invisible souffrance dans, par exemple, les conditions d’élevage des animaux, les abattoirs ou encore l’exploitation effrénée des espèces végétales. Comme Narcisse nous semons la mort autour de nous sans même nous en rendre compte : d’ici seulement vingt ans plus de trente-cinq pour cent des espèces vivantes disparaîtrons définitivement de la surface de la Terre. Comme Narcisse l’humanité est totalement imperméable à la réalité de ce qui l’entoure, excepté lorsqu’il s’agit de son propre confort. Les meilleures bonnes volontés écologiques modernes sont encore prisonnières d’une conception anthropocentrique de l’humanité. Elles rêvent d’un retour au jardin des origines (le Céphyse) où régnerait la beauté, l’abondance et l’insouciance. Or cela, nous prévient le mythe, serait une régression, une impossible chasse au cerf. Une écologie qui ne verrait la nature que par l’homme et pour l’homme ne serait qu’un « environnementalisme »  stérile et enfermant.

 

Nous savons que la clé du mythe passe par la connaissance de soi et l’acceptation de la souffrance qui accompagne ce processus. La conscience de l’autre en tant qu’autre, dans la reconnaissance pleine et entière de sa différence, passe par la plongée du regard dans ses profondeurs intimes jusqu’à la Source. Nous l’avons déjà souligné : c’est en devenant totalement unique que Narcisse atteignit à quelque chose d’universel. Pour sortir de l’enfermement il ne s’agit pas de s’ouvrir au monde de manière volontariste au nom d’une morale (chrétienne) ou d’une idéologie (socialiste) mais de s’enfermer encore plus, jusqu’à l’essence même de notre nature. Alors le contact réel et profond avec les autres vivants – plantes, animaux, univers – se produira naturellement. Pour clarifier cela prenons une métaphore biologique. Les généticiens ont creusé jusqu’au plus profond du corps humain pour en dégager finalement l’essentiel : la code génétique support de l’information biologique. Or, ce code, nous l’avons en commun avec tous les êtres vivants, du ver de terre aux grands singes. Ainsi en creusant jusqu’au cœur du cœur de notre réalité corporelle nous avons découvert un universel, une clé qui ouvre la porte secrète de l’ensemble du monde vivant. Si, pour Narcisse, se connaître c’est mourir à ses représentations la suite nous la connaissons, elle est inscrite en lettres immortelles au fronton du temple d’Apollon à Delphes : « connais-toi toi même »… et tu connaîtras l’univers et les dieux.

 

La connaissance de soi semble déjà d’une exploration difficile pour un individu particulier, comment dès lors la penser pour l’humanité prise comme un tout ? Comment découvrir et réaliser la fonction du règne humain en tant que simple participant au développement de la biosphère ? Aujourd’hui l’humanité-narcisse chasse encore le cerf de l’idéalisme  avec sa bande de potes : partis politiques et mouvements de masse. Pourtant cette chasse-là s’est toujours avérée décevante. Aucun cerf ne fut jamais enlacé dans les filets de la vie quotidienne. Le « Grand Soir » fraternel du socialisme et la société d’abondance promise par le capitalisme s’avèrent aujourd’hui n’être que des imaginations rêveuses d’une humanité qui n’a pas encore le courage de se regarder en face. Aujourd’hui le Narcisse mondial commence à réaliser cela. Il se sent perdu dans la forêt des espérances déçues et il ignore les appels d’Echo – les appels désespérés d’une nature dont il ne restera peut-être bientôt plus que la peau et les os. Et nous ne filons pas la métaphore, nous suivons simplement la logique symbolique de l’histoire de Narcisse !

 

Quand sortirons-nous de la Narcose ? Quand ouvrirons-nous notre sensibilité aux autres vivants ? Quand l’humanité s’éveillera-t-elle ?

 

Théoriquement, si nous suivons la logique symbolique de l’histoire, plusieurs domaines de la civilisation portent une responsabilité majeure pour accompagner l’Eveil du Narcisse mondial. Il s’agit de  l’art, de l’écologie, de l’audiovisuel, des cosmétiques et du monde médical, sans oublier les diverses formes de psychothérapie et de psychanalyse. Nous retrouvons ici les idées de Graf Durkheim qui avait remarqué que l’expérience de l’Eveil survenait souvent dans l’un des quatre environnements suivants : la contemplation de la beauté, l’immersion dans la nature, la vérité dans la relation à l’autre et l’expérience mystique.  Tous ces environnements tissent des liens d’amour entre le moi et le non-moi, tous prennent Narcisse par la main pour lui offrir l’immensité.

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