L’entreprise icarienne

L’entreprise, se sont avant tout des individus. Or l’individu est à la fois un être rationnel et un être symbolique. Quelque soient ses objectifs les deux voies sont toujours indissociables et intimement mélangées. Si je désire une voiture c’est à la fois pour des raisons rationnelles (me déplacer) et symboliques : la voiture est aussi l’expression de ma propre valeur, de ma réussite, une manière d’afficher l’image ma personnalité. La voiture doit donc être à la fois efficace, rapide, économique et esthétique, puissante, confortable.

Nos sociétés occidentales ont développé depuis trois siècles des outils physico-mathématiques extrêmement performant pour maîtriser et appliquer les lois du monde physique régi par la rationalité. D’où notre extraordinaire savoir-faire en termes d’infrastructures, de ponts, de téléphones, de voitures, de cartes à puces, de grattes ciel et autres merveilles technologiques.

Il  nous manque encore la connaissance des lois du monde symbolique pour prendre en charge et déployer l’aspect esthétique, l’aspiration à la beauté et au sens, de la nature humaine. Une entreprise qui saurait répondre à ces aspirations, loin d’être défavorisée dans la course à la compétitivité, serait immédiatement reconnue comme nouvelle et, répondant aux besoins du plus grand nombre, fructifierait en dehors du système actuel. Un système devenu mécanique et robotisé à force de rationalité.

Nous vivons dans un univers économique extrêmement efficace qui a éradiqué les famines et les épidémies, qui donne à certains beaucoup plus que leurs besoins. Mais nul ne sait où va ce système, beaucoup ont l’impression d’être l’otage d’une machine soudain emballée qui roule pour elle seule.

Aveuglément. Elle distribue richesse et facilités à tous ceux qui ont su ou pu se placer au bon endroit au bon moment comme le suggère la spéculation boursière. A tel point que la question n’est plus de savoir s’il faut ou non aller vers la mondialisation de l’économie : c’est un fait qui est en marche, que nous le voulions ou non, imposé par l’histoire et ses aléas.

La question serait plutôt de savoir de quelle mondialisation nous voulons, et quel sens nous voulons lui donner. Il faudra peut-être un jour inverser les priorités : le sens devrait gouverner l’économie. Aujourd’hui c’est la richesse économique, individuelle et collective, qui donne sens à nos vies et à nos efforts.

L’entreprise icarienne, c’est une entreprise qui se construit des ailes pour échapper au labyrinthe infernal des chemins de traverse ne conduisant nulle part, pour s’évader de ces itinéraires touffus, semblables aux circuits financiers, semblables aux parcours des marchandises sur le globe, semblables à la multiplicité des « idées » et des « conseils » qui, sous couvert de nouveauté, promettent des ersatz d’autoroute pour sortir de la complexité.

L’entreprise icarienne, c’est aussi une entreprise qui ne se brûle pas les ailes au soleil de midi, car elle connaît son rôle et son sens au sein du plus grand tout où elle produit et dont elle dépend. Evitant ainsi de se croire à l’image Dieu (ou de la vérité, ou de la pensée dominante, ou le héraut d’un système idéologique) elle évite la chute. Une banque prête et reçoit des capitaux : pour qui ? pour faire quoi ? quelle image de la société défend-t-elle inconsciemment (ou non) ? Bref! avant de se servir, à quoi sert-elle ? La NEF est un bon exemple de banque qui annonce aux épargnant à quoi sert leur argent. Un producteur d’électricité doit, certes, fournir la population en énergie. Est-ce suffisant ? Que signifie « alimenter le corps social en énergie ? ». L’industrie nucléaire, par exemple, ne devrait-elle pas se pencher sur la teneur symbolique du mythe de Faust pour comprendre son identité, les peurs irrationnelles qu’elle soulève, les réels dangers qu’elle fait encourir à l’humanité et enfin les conditions pour ne pas être broyée par son aventure faustienne ? Le développement de la métaphore du fonctionnement du corps humain avec le cœur (biologique / nucléaire) qui pulse la force vitale (sanguine / électrique) vers toutes les cellules du corps (physique / social) n’enrichirait-elle pas AREVA en lui fournissant de nouvelles valeurs sur la manière de concevoir son travail ?

L’entreprise icarienne c’est une entreprise qui connaît et honore son identité et sa mission. celles-ci conditionnant et soutenant sa notoriété et ses productions. Un marchand de salades qui sortirait de la « logique financière »- plus expressément de la folle spirale concurrentielle qui anime notre société – pourrait-il encore vendre des produits emplis de pesticides, d’engrais chimiques, d’insecticides et autres poisons violents ? Combien de paysans ont leur jardin « bio » pour leur consommation personnelle à côté de leurs champs « industriels » dont les produits sont réservés à la vente ?

Une entreprise icarienne, contrairement à une entreprise libérale, ne vit pas sur un seul niveau de réalité car elle comprend que, créée par et pour des hommes, elle se doit de résonner avec la nature humaine dans sa globalité, une nature physique mais aussi émotionnelle, mentale, spirituelle….

Une entreprise icarienne, contrairement à une entreprise libérale, ne s’échine pas à parcourir le plus rapidement possible les chemins complexes de la concurrence pour monter sur la plus haute marche du podium du profit. Ayant réalisé sa note, étant fermement en accord – au sens musical – avec l’idée directrice qui l’anime, elle comprend l’importance de la coopération pour accomplir ensemble une mondialisation non concurrentielle.

Une mondialisation qui serait comme une symphonie où chaque entreprise aurait sa partition à jouer, mais où aucune ne répéterait indéfiniment le même morceau en laissant croire au public hypnotisé qu’il s’agit là du véritable chant de la Terre! Nous parlons par images, mais comment faire autrement ? La vision précède toujours la réalisation. Dire ou tenter de dire d’une manière non métaphorique ce que devrait être la mondialisation serait une gageure car, ici comme ailleurs, l’avenir se construit par épigénèse.

La forme de la civilisation mondiale dans cinquante ans est à peu près imprévisible. Mais ce qui est prévisible, ce qui est laissé à notre volonté, c’est le filum de sens sur lequel l’humanité va s’accorder – toujours au sens musical ! – pour réaliser l’unité planétaire. Si ce mythe est darwinien alors les cinquante prochaines années seront marquées par la victoire des tenants de la lutte pour la vie, de la concurrence, du non sens généralisé érigé en justification d’un pouvoir sans limites des uns sur les autres.

Peu importe à vrai dire de qui sur qui. Si le mythe est icarien et orphique, s’il inclue la multidimensionnelle de l’être humain, s’il reconnaît la complémentarité des savoirs technologique et symboliques – de la science et du sens -, alors les cinquante prochaines années seront telles. Tout cela ne dépend pas de notre savoir-faire, de nos prouesses technologiques, d’une invention nouvelle, mais de quelque chose de beaucoup plus simple à la portée de chacun : du regard que nous portons sur le réel.

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