Quelle alimentation ? Une exploration symbolique et mythologique

Omnivore, carnivore, végétarien, frugivore… les choix alimentaires sont multiples. Dans ces lignes nous essayons de comprendre ce qu’ils sous-tendent et  pourquoi il est parfois si difficile de passer d’une alimentation carnée vers une nourriture végétarienne. 

(Extrait de l’opuscule XIII du Parchemin Magnifique consacré aux cinq sens – à paraître)

 

L’alimentation traite de la vie et de la mort puisque manger revient à enlever la vie pour assurer sa propre subsistance. Elle relève des activités les plus archaïques de l’être humain gérées par le cervelet, le cerveau que nous avons en commun avec les reptiles.

L’omnivore apprend à tout aimer, premier engagement symbolique d’une personnalité qui désire participer au festin du monde avec ses joies et ses déboires. Néanmoins, si la dentition de l’homme lui permet de faire son marché dans tous les règnes de la Nature rien ne l’y oblige. Le corps humain est si adaptable qu’il se contente parfois de fruits chez les frugivores, d’autres mangeurs sont végétariens, végétaliens, carnivores ou même « praniques[1] ».

Il existe à peu près autant de régimes alimentaires que de diététiciens. En dehors de la dimension « santé » des aliments, l’on sait qu’ils influencent également nos humeurs. C’est ainsi que l’absorption de sucre stimule la sécrétion d’endorphines et procure un sentiment de sécurité. Les féculents augmentent le taux de sérotonine qui veille sur notre équilibre émotionnel et le chocolat combat la dépression en apportant au corps un surplus de magnésium. L’usine chimique qu’est notre cerveau « appelle » certains aliments pour retrouver un équilibre physique et psychique perturbé par un environnement stressant. Une théorie controversée suppose que la phényléthylamine du chocolat a le même rôle que celle qui est naturellement sécrétée par le cerveau, la molécule produite dans l’état amoureux.

Plus généralement les habitudes alimentaires se fondent sur plusieurs facteurs parfois contradictoires : les besoins biologiques du corps explorés par la diététique, les tendances historiques et culturelles liées aux valeurs d’une civilisation[2] ainsi que l’attrait pour le plaisir des goûts. Les besoins du corps dépendent de l’activité physique et du métabolisme ainsi que de l’espace symbolique où se focalise la conscience-énergie de la personne. L’histoire et la culture créent une dépendance au passé comme, par exemple, l’habitude de cuire les aliments, la quantité de matières grasses jugée agréable au goût et l’appétence pour le sucre. Si la préférence pour le cuit est la conséquence de la longue histoire de l’Homo Sapiens, le désir de manger de plus en plus sucré est fabriqué par l’industrie agro-alimentaire pour des raisons purement mercantiles. Idéalement l’attrait pour les saveurs devrait se caler sur les besoins du corps. Mais ceux-ci sont déformés par l’histoire, la culture, les joies de la conversation, les conditions de stress et les habitudes alimentaires… si bien que le manger et le boire deviennent chaotiques lorsqu’ils sont soumis à toutes ces contraintes.

Essayons d’explorer les racines symboliques de l’alimentation séparées, grosso modo, en deux pivots, carnée et végétarienne[3]. Nous suivrons les fils de lecture qui nous ont guidé tout au long de l’exploration du symbolisme du corps : les mythes et l’espace biologique où se pose préférentiellement la conscience-énergie du sujet.

Les hommes d’action et les aventuriers des affaires privilégient le mouvement, l’effort et les ambitieuses conquêtes illustrées par les membres inférieurs[4]. Héritiers des premiers chasseur-cueilleurs, ils se tournent vers les animaux qui se déplacent comme eux et connaissent, pour certains, la transhumance. La viande crue prélevée sur les cadavres fut sans doute l’aliment le plus prisé par nos ancêtre du Paléolithique avant la découverte du feu. Puis, lorsque la conscience-énergie atteignit le chaudron pelvien, la marmite de la cuisinière apparut. Les sacrifices du bœuf et du mouton sur l’autel devinrent la norme. Nous verrons que le boucher est un enfant d’Apollon. Rappelons que le sacrifice du bélier se situe morphologiquement dans le système génital féminin et que l’autel de la mort animale est désigné dans le corps par le sacrum, cet os étant nommé ainsi car il soutient les entrailles de l’animal offert en sacrifice aux dieux[5]. Le feu de la sexualité est indissociable du feu de la marmite, ainsi que le remarqua Gaston Bachelard. Le cuit est donc une sorte de prise en main par la conscience de l’instinct de reproduction qui se met précisément au service du « foyer ». Puis viennent toutes les personnes qui tournent autour de leur nombril. Ils acceptent toutes les formes d’alimentations pourvues que celles-ci rassurent et consolent. La nourriture devient progressivement un art culinaire qui prépare à l’expression de la conscience cardiaque puisque la beauté appartient au dieu du cœur, Apollon. L’art de la cuisine est par ailleurs le premier acte d’amour oblatif, c’est-à-dire « gratuit », qui honore nos vaisseaux sans gain. La cuisinière qui, chaque jour, passe des heures entières à mitonner des plats dégustés en un rien de temps en sait quelque chose ! Qu’en est-il lorsque la conscience humaine commence à s’épanouir dans le cœur, l’organe sanglant consacré à l’amour  réunissant des dieux contraires, Apollon et Dionysos ? L’élan naturel incline vers une alimentation végétarienne analogue au fonctionnement des plantes. Celles-ci en effet se nourrissent de lumière grâce à la photosynthèse, exactement comme le fait le système cardio-pulmonaire qui capte le feu de l’air (l’oxygène) pour offrir de l’énergie aux cellules du corps. Par ailleurs nous avons déjà noté la ressemblance entre l’arbre pulmonaire et l’arbre naturel[6]. Les végétaux semblent donc représenter les aliments du cœur. En rester là serait oublier un peu vite qu’Apollon est aussi un boucher[7] et que Dionysos un dévorateur de viande crue[8]. Quant aux Olympiens ils se sustentent en goûtant de l’ambroisie. Une conscience pleinement épanouie dans la lumière de la tête n’a plus besoin de nourritures matérielles pour vivre dans un corps physique.

En résumé le goût pour un steak tartare est une demande du corps pour raviver ou entretenir la force de conquête associée aux membres inférieurs, un bon gigot d’agneau socialise le désir et réunit le sujet à son clan, un joli plat longuement mitonné élargit la communion au groupe social et à ses jeux de prévalence, une alimentation à dominante végétarienne marque l’ouverture d’un cœur devenu sensible à la souffrance des autres règnes de la Nature et, enfin, l’ambroisie libère le sujet du paradoxe le plus fondamental de toute son existence : tuer pour vivre. Oui, l’homme est omnivore mais il est possible que son alimentation reflète et nourrisse aussi ses états de conscience.

Exceptions et exceptionnelles furent les religions qui échappèrent au rituel du sacrifice animal. Seul le jaïnisme[9] et dans une moindre mesure le bouddhisme récusent la violence contre les autres règnes de la nature. Les autres approches spirituelles considèrent que la cruauté envers des animaux honore le dieu, la bête et le boucher. Étrange croyance quant on y songe. La justification tient dans l’étymologie du terme « sacrifice » qui signifie « faire du sacré ». En abandonnant quelque chose de lui-même ou de ses avoirs à la divinité le croyant dégage en lui un espace vide qui sera rempli par la Présence. C’est ainsi que le sacrifice du Bélier, si répandu dans les trois monothéismes, est un appel à abandonner la puissance du désir personnel pour se laisser croître dans sa capacité à servir la transcendance et à œuvrer pour le bien commun. L’immolation du Taureau est un appel de l’âme au détachement afin que la conscience du croyant se libère de ses identifications aux objets du monde. Quand au sacrifice de l’Homme sur la Croix il marque le plus grand des abandons : celui de la personnalité qui accepte de disparaître afin qu’Esprit et Matière dansent ensemble sur les rythmes de la Vie. Les théologiens appellent cet ultime abandon la « kénose »[10]. Mais lorsque le symbole perdit son sens le sacrifice se résuma à une boucherie cruelle et sanglante et l’alimentation carnivore se répandit. Par ailleurs le processus d’abandon n’a pas besoin de substituts animaux mais plutôt d’une conscience aiguisée attentive à l’Appel de la transcendance et à la réponse du corps, comme encore aujourd’hui dans le Jaïnisme ou le Bouddhisme.

Aux origines, les mythes grecs et hébreux proposaient aux hommes une alimentation végétarienne. En Grèce c’est Prométhée qui inventa le partage de la nourriture lors du sacrifice du bœuf de Miconos, le premier du genre[11]. Aux dieux le fumet de la viande et la graisse blanche, aux créatures humaines l’appétissante chair grillée. Avant cet épisode, nous dit Ovide, les hommes banquetaient à la table des dieux. Dans la Bible Dieu a d’abord voulu pour les hommes une alimentation végétarienne[12] :

« Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme.

Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre.

Et Dieu dit: Voici, je vous donne toute herbe portant de la semence et qui est à la surface de toute la terre, et tout arbre ayant en lui du fruit d’arbre et portant de la semence : ce sera votre nourriture. »

Par la suite, exactement comme dans le mythe grec, l’Éternel accepta le sacrifice animal qui justifia et autorisa l’alimentation carnée[13] :

« Adam connut Eve, sa femme; elle conçut, et enfanta Caïn et elle dit: J’ai formé un homme avec l’aide de l’Éternel.

Elle enfanta encore son frère Abel. Abel fut berger, et Caïn fut laboureur.

Au bout de quelque temps, Caïn fit à l’Éternel une offrande des fruits de la terre ;

Et Abel, de son côté, en fit une des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse. L’Éternel porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande;

Mais il ne porta pas un regard favorable sur Caïn et sur son offrande. Caïn fut très irrité, et son visage fut abattu.

Et l’Éternel dit à Caïn: Pourquoi es-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu?

Certainement, si tu agis bien, tu relèveras ton visage, et si tu agis mal, le péché se couche à la porte, et ses désirs se portent vers toi: mais toi, domine sur lui.

Cependant, Caïn adressa la parole à son frère Abel; mais, comme ils étaient dans les champs, Caïn se jeta sur son frère Abel, et le tua.

L’Éternel dit à Caïn: Où est ton frère Abel? Il répondit: Je ne sais pas; suis-je le gardien de mon frère?

Et Dieu dit: Qu’as-tu fait? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi.

Maintenant, tu seras maudit de la terre qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère. »

Comme dans le mythe Grec, l’Éternel semble avoir changé d’avis. Il reconnaît l’offrande d’Abel, le berger qui sacrifie son mouton, et récuse le don végétal présenté par Caïn. Qui plus est ce dernier tuera son frère, aggravant son cas par le premier homicide de l’histoire biblique. Il fut incapable de « dominer ses désirs » comme le suggère le verset 4.7. Le sacrifice animal serait-il un triste bouclier qui protège l’homme de sa violence contre les siens, une sorte de pis-aller censé le prémunir contre la guerre et le meurtre ? Caïn, qui est resté fidèle aux premiers commandements de la Genèse, refuse de sacrifier un animal mais retourne sa violence contre son frère Abel et le tue. La violence rituelle du sacrifice animal fonctionne comme un dérivatif à la fureur des désirs d’un sujet qui, sinon, se laisserait entrainer vers des conflits meurtriers. Sur le chemin de l’évolution la proposition se retourne : la violence que les hommes imposent aux animaux en les maltraitant dans des élevages et des abattoirs tout en empoisonnant leurs terres représente une sorte d’autorisation implicite qui fait sauter les barrières morales et admet l’exploitation et la violence de l’homme envers l’homme. En d’autres termes ce que nous imposons aux animaux est le miroir de ce que nous nous faisons entres-nous. L’on sait toute la conscience et la détermination que mit Gandhi pour lutter contre la violence, celle du colonisateur anglais mais aussi celle de son peuple. Si l’ahimsa est une doctrine c’est parce que la non-violence ne s’impose pas naturellement à la nature humaine. C’est une conquête du cœur contre les violences du cœur.

Il faudrait évoquer ici la violence du végétarien lorsque le bélier du désir qui bouillonne dans la marmite du petit bassin n’est pas encore élevé jusqu’à son cœur. On sait qu’Hitler était végétarien, en hommage à Richard Wagner qui l’était également. L’alimentation végétale se justifie et devient seulement nécessaire lorsque la conscience-énergie s’installe dans les poumons de l’homme et que le cœur à été conquis dans son immensité de délicatesses. Elle se justifie car l’amour d’un cœur ouvert et sensible est le meilleur bouclier contre la violence des instincts du petit bassin toujours motivés par des peurs viscérales. Alors seulement l’alimentation végétarienne prépare le corps à l’ascension de la conscience-énergie vers le temple de la tête. Seuls un corps et un psychisme libérés du sang animal, donc de son « esprit », peuvent pénétrer dans l’Olympe comme le précise l’histoire du pauvre Tantale. Si le choix d’être végétarien se fonde sur une conscience morale ou un idéalisme spirituel plutôt que sur un besoin du corps, il existe un risque de s’enfermer dans une forme d’orgueil spirituel et le déni de sa violence instinctive. Inversement celui qui « remonte » sur le chemin de l’évolution prépare son corps à recevoir la « lumière » aussi merveilleusement qu’une plante photosynthétique. En termes ésotériques il défriche le terrain de sa quatrième naissance dans la tête, celle que le christianisme symbolisa par le sacrifice de l’Homme sur la Croix, une Croix dressée précisément sur « lieu du crâne » : le Golgotha. Rappelons ici que involution et évolution ne sont que des grilles de lecture, dans la réalité ces deux chemins se mêlent chez une même personne.

Comprenons-nous bien : le végétarien n’est pas plus violent que l’adepte d’une alimentation carnée mais il n’a plus la technique du meurtre ritualisé il y a longtemps sur les autels – aujourd’hui dans les abattoirs – pour canaliser son agressivité et son désir de meurtre. Le carnivore est dans le déni que son délicieux steak soit en réalité les restes d’un animal meurtri, un animal qui avait les même raison que lui de vivre en paix avec les siens. Le végétarien prend conscience de ce déni lorsqu’il réalise la monstruosité de la souffrance animale. Mais il n’a fait que la moitié du chemin. Il devra alors s’occuper de sa violence intime qui a perdu son bouc-émissaire et sa voie de sortie.

L’autre raison d’une alimentation carnivore semble, comme nous le dit le mythe, un effort de l’humanité pour affirmer son humanité. Cela semble a priori paradoxal. Pourtant l’instauration du sacrifice animal, que ce soit dans la tradition grecque ou hébraïque, a entériné la séparation entre les hommes et les dieux (ou le Dieu unique). L’humanité prit son autonomie par rapport au monde métaphysique en codant ce qui appartient à chacun ; les fumets pour les olympiens, les chairs pour les humains qui eurent alors l’autorisation sociale de tuer des animaux pour les manger. Pour Florence Burgat, chercheuse à l’I.N.R.A. et philosophe de la condition animale, le fait de manger de la viande est une posture métaphysique qui affirme une humanité différente et supérieure à l’animalité. Il se pourrait alors que l’alimentation carnée soit un moyen déguisé d’instituer un abattage dont l’échelle croît avec les possibilités techniques et dont l’exécution est exactement planifiée. Alors la mise à mort ne serait pas un dégât collatéral du carnivorisme mais sa visée même[14]. Pour ceux qui en douteraient rappelons qu’il est aujourd’hui possible de produire de la « viande » en laboratoire à partir de protéines végétales ou même de pétrole. Une solution qui suscite souvent du dégoût, un dégout que ne soulèvent pourtant pas les poulets en batterie ni les élevages de porcs où les animaux vivent dans de véritables camps de concentrations. La différence n’est pas liée aux calories ni à la dimension gustative mais bien à l’absence de meurtre, c’est ce dernier qui donne sa valeur à la viande malgré tous les dénis bien-pensants. Aujourd’hui trois millions d’animaux sont abattus chaque jour en France.

Chaque bouchée de viande est née d’un meurtre, d’une victoire sur la peur de l’animal qui menaça l’espèce humaine pendant plus de 400 000 ans. On estime en effet l’apparition de Homo Sapiens vers – 430 000, il avait alors une alimentation presque exclusivement carnée, les premiers fours à pierre connus datent de -30 000. Le bipède nu, si fragile et si maladroit comparé aux animaux, à dû pour survivre apprendre à penser et à inventer des armes pour chasser. Depuis ces temps héroïque nous n’avons pas beaucoup changé malgré la disparition quasi totale des gros animaux et des dangers qu’ils représentaient : nous continuons à penser, à inventer des armes nouvelles et à manger de la viande. Manger de la viande est pourtant un archaïsme fondé sur une forme de revanche et de jouissance inconsciente sur la terreur que suscita la rencontre lointaine avec le monde sauvage.

Puis vinrent les sacrifices animaux sur l’autel qui représentèrent un meurtre assumé. Il fallait en effet obtenir l’autorisation de la bête en déposant de la farine dans son oreille afin qu’elle tourne la tête d’une certaine manière pour donner son assentiment. Ces meurtres rituels autorisèrent socialement l’alimentation carnée. Manger de la viande, c’est canaliser la violence afin qu’elle ne se répercute pas (trop) entre humains. Les hommes ne tuent pas pour manger de la viande mais mangent de la viande pour tuer, ce qui canalise toujours provisoirement leur violence fondatrice. Rappelons que ce ne sont pas les loups qui sont les plus grands prédateurs de l’écosystème planétaire mais bien les hommes.

L’alimentation carnée a séparé les hommes des dieux, à ces derniers les fumées odorantes des animaux morts, aux hommes les chairs grillées et bouillies. Les odeurs d’encens et de graillon qui montent des temples honorent les dieux. Dans la physiologie du corps humains ils pénètrent dans les poumons qui entourent le cœur, ils stimulent et nourrissent le repère du divin en l’homme, l’espace biologique que les mythes associent à Apollon et la psychologie au Soi.

Le régime carnivore semble donc reposer sur la nécessité pour l’homme de se séparer à la fois de la pression du « monde des dieux » et de celui « des bêtes », c’est-dire de conjurer deux effrois contraires : celui d’un contact direct avec l’Ineffable et celui qui naît d’une rencontre avec la bête intérieure. Deux univers effrayants car ici la Raison – le « propre de l’homme » dit-on – n’a plus lieu d’être (dans le double sens du terme). L’intuition et l’instinct prennent respectivement le pas sur l’intelligence.

Le retour vers la transcendance supposerait donc une alimentation végétarienne, mais ce retour serait prématuré pour celui ou celle qui n’a pas encore été confronté en conscience à son désir de meurtre, à sa colère et à sa violence archaïque pour « survivre ».

Lorsque l’homme contacte sa violence et reçoit de plein fouet celle du monde une alimentation carnée pourra l’aider à les intérioriser puis à les digérer afin ne pas imiter un jour Caïn qui tua son semblable. Dans notre société de consommation, dont nous avons montré qu’elle était encore largement fondée sur les valeurs et les peurs du ventre, le sacrifice animal est peut-être l’impropre solution à la violence communautaire. Une solution « propre » serait bien sûr de passer la barre du diaphragme, « se mettre à part pour naître », et s’ouvrir au sein d’une société bienveillante[15].

Mais revenons un instant vers Apollon et Dionysos pour comprendre l’espace paradoxal ou se noue et se dénoue sans cesse le passage entre une alimentation végétarienne et le goût pour la chair animale. Apollon est tout aussi bien le maître de la musique qui adoucit les mœurs que le dieu au couteau qui offrit au monde grec le premier sang d’un premier meurtre, un sang mangeable. Symboliquement l’espace cardio-pulmonaire représente le monde végétal métaphorisé par les arbres bronchiques et les amours déçus du dieu à la lyre. Mais c’est aussi le dieu à l’arc qui habite un organe sanglant fait pour le courage, les combats et les morts violentes. Dans l’histoire mythique grecque l’alimentation végétarienne précéda l’hécatombe exactement comme, sur le schéma corporel en descendant de la tête vers les pieds, les poumons « végétaux » suivent la chute hors du paradis olympien (la trachée du cou) et sont eux-mêmes suivis par le rythme cardiaque qui propulse la violence du sang rouge dans l’organisme.

Le premier acte d’Apollon après avoir demandé un arc et des flèches sur la petite île de Délos fut de se mettre en chemin pour trouver le lieu où il construirait « un temple magnifique », celui du fameux « connais toi toi-même ». Mais la situation est plus complexe car un temple peut en cacher un autre :

 » Dans le paysage delphien d’Apollon, deux autels font contraste par décision inaugurale. Ils s’opposent sur le même mode que deux autres autels apolliniens situés sur la terre de Délos. Délos qui, à défaut d’oracle, est riche en autels et en hécatombes. C’est à Délos, et surtout là, qu’apollon règne sur un autel fameux pour les produits simples et naturels offerts de toutes part. L’Apollon dit Genétor reçoit exclusivement sur sa table les « purs fruits de la terre » : de l’orge et des gâteaux ; la mauve et l’asphodèle. Autel sur lequel, dit-on, Pythagore s’en vint rendre hommage à un dieu cher entre tous. Nul n’y sacrifiait des victimes animales. Autel « pur » non ensanglanté, et qui se trouvait « derrière » un autre, dit Keraton, l’autel des cornes, tressé de cornes de chèvres par Apollon Délien et nourri des sacrifices sanglants qui sont aussi les plus obvies. »

Au bout du chemin qui part de Délos, une dernière image d’Apollon : planté devant l’autel de son temple magnifique, le dieu promet à ses ministres d’avoir toujours dans la main droite le couteau à égorger[16]. »

Le dieu du cœur qui commença par accepter des offrandes végétales fut rapidement honoré par le sang qui coulait à flot des animaux sacrifiés. Alors apparut l’alimentation carnée dans la société civilisée, car fallait bien manger les restes des hécatombes ! Si l’on en croit le mythe un désir irrépressible surgit[17] :

« Un jour, alors que la victime brûlait au milieu des flammes, un morceau de chair tomba de l’autel. Le prêtre le ramassa tout enflammé et, pour calmer la brûlure, il porta les doigts à la bouche, sans y penser. Le goût de la graisse rôtie excita son désir. Il ne put s’empêcher de manger de cette viande grasse et odorante. Bien plus, le prêtre en donna à son épouse ».

En Grèce antique toute viande consommable devait venir d’une mise à mort rituelle et l’offrande d’une victime sacrificielle était pensée comme une manière de manger ensemble. Les abattoirs modernes sont des temples mécaniques qui se contrefichent à la fois du sens du sacrifice et du lien social des mangeurs. Ils servent en quelque sorte le veau d’or. Ces rituels laïcs d’abattage, circonscrits dans des espaces privés, sortent parfois des murs lors d’épizooties qui ont pour conséquence la destruction « gratuite » de milliers d’animaux comme des canards pas nécessairement « boiteux » ou des vaches pas toujours « folles ». Mais peut-être que ces hécatombes d’animaux sains honorent toujours Apollon, Zeus ou l’Éternel en dépit de notre inconscience des choses de l’Immense. Ces actes tentent, comme il y a des milliers d’années, d’endiguer la violence et le goût du meurtre qui est en train d’emporter la civilisation à un moment précis de son histoire. C’est à la fois un avertissement et l’exorcisme d’une guerre qui couve.

Dans l’antiquité il existait deux modes de cuisson de la viande : le rôti et le bouilli. La cuisson dans le chaudron et le rôtissage à la broche s’appliquaient à différentes parties de l’animal sacrifié et se déroulaient toujours dans le même ordre : les viscères étaient d’abord passées à la broche, le reste de la viande était ensuite mis à bouillir dans le chaudron. Dans son Traité sur les parties des animaux Aristote précise la nature de ces viscères : le foie, les poumons, la rate, les reins et le cœur. Le système digestif avec l’estomac et les intestins n’en fait pas partie. Ces morceaux sont grillés puis consommés en premier car ils portent le sang de l’animal sacrifié, son esprit vital, ce qu’il y a de plus vivant et de plus précieux dans la victime. Marcel Detienne décrit ainsi le régime culinaire des anciens grecs[18] :

« Voilà donc entre splancha (viscères) et non-splancha une série de contrastes : les premiers sont les parties internes de la victime, les organes vitaux, consommés en premiers, sur place, et qui, mangés sans sel, fondent une solidarité très forte entre les commensaux. Quant aux non-splancha, c’est-à-dire le reste de la viande, ils sont constitués par des parties externes, qualifiées de non vitales, qui se laissent accommoder avec du sel et des assaisonnements, mais dont la consommation peut être différée et n’entraîne pas le même degré de commensalité. Ces différentes oppositions surdéterminent le partage initial entre la broche et le chaudron dont la complémentarité régente l’ordonnancement de chaque sacrifice sanglant de type alimentaire. Elles viennent confirmer l’orientation du rapport qui s’établit entre le rôti et le bouilli, dans un rituel où les viscères de la victime sont toujours passées à la broche et consommées avant le reste de l’animal. Le bouilli vient toujours après le rôti. »

Les viandes grillées sont plus sèches en dehors qu’en dedans alors que c’est l’inverse pour le bouilli. Le Feu cache l’Eau dans le premier cas, l’Eau voile le Feu dans le second. Les viscères passés à la broche sont bonne pour le guerrier astreint au régime des grillades qui demande peu de préparation et n’exige aucun ustensile de cuisine. Car avec la cuisson par ébullition l’art culinaire s’affirme. La supériorité du bouilli sur le rôti n’est pas seulement gastronomique, elle est culturelle. Griller les viscères, dans notre lecture symbolique du corps humain, c’est mettre en avant le Feu de la conquête et les valeurs de puissance déposées dans le petit bassin, ainsi que l’esprit de clan qui caractérise le coccyx. Quant au bouilli, il suppose une mise en avant de l’Eau symbolique et le sens d’une communauté où chacun possède un chez-soi. Nous sommes ici dans l’abdomen. De plus, comme nous le verrons bientôt, le sel personnalise et aide à se libérer de la conscience clanique qui impose à tous des comportements identiques.

Beaucoup plus tard, dans l’évolution, une alimentation purement végétarienne n’aura de sens que pour les personnes qui posent leur conscience-énergie au-dessus de leur cœur, dans leurs poumons puis leur trachée. Elles s’apprêteront alors à quitter le monde ordinaire avec ses valeurs sociales, ses rythmes, ses combats, sa maya et ses engagements idéalistes. Elle se rempliront de l’Air de la grande liberté de penser, se méfieront de tous les partis et autres partis-pris et ne rêveront que d’une soumission volontaire et progressive à la volonté d’une transcendance qui appelle[19]. Plus tard encore elles pénétreront par le grand passage du cou et percevront la nécessité intérieure de préférer les fruits (la « pomme ») et de renoncer à tous leurs repères, même celui de la liberté, avant, peut-être, de se nourrir un jour d’ambroisie.

En résumé la géographie symbolique du corps évoque divers types de nourritures correspondant à chaque fois à des besoins bio-spirituels sur le chemin de l’évolution :

 

  • La viande crue et les membres inférieurs : les élans de conquête et les ambitions dans le monde.

 

  • La viande grillée et le chaudron pelvien : le besoin de se ressourcer à sa force vitale et de socialiser son désir. La nourriture quitte la nature avec sa « loi du plus fort » pour alimenter les valeurs du clan.

 

  • Les plats mitonnés et l’estomac : le besoin de plénitude et de sécurité, l’élaboration du sujet. Les nourritures bouillies alimentent la culture et le partage des valeurs dans le respect d’un « chez-soi » individuel.

 

  • Une période de conflit où alternent alimentation carnée et nourriture végétarienne : le cœur et les poumons demandent un engagement dans le monde au nom d’une œuvre. Mais l’œuvre à besoin de l’air des poumons et de sa clarté pour s’accomplir alors que l’engagement est un combat qui requiert de l’énergie pour affirmer une agressivité héroïque. Il y a pourtant une identification progressive du sujet à l’essence de l’Œuvre puis à son Auteur : le Soi ouvert sur l’Immense. Ce processus n’est possible que pour celui qui accueille puis traverse son angoisse de la mort.

 

  • Une alimentation végétarienne stricte nommée par l’arbre des poumons et la trachée. L’engagement dans la maya du monde s’efface lentement au profit d’une discipline spirituelle qui conduit la personne à vivre en retrait tout en élargissant ses contacts avec l’invisible. Elle revient vers la source de l’inspiration : le nez, le nouveau-né qui attend l’heure de son éveil.

 

  • Une alimentation frugivore, nommée par le « fruit » qui est resté au travers de notre gorge, qui pourra inclure les graines germées : la préparation au franchissement du cou, à la quatrième naissance, à l’effacement du « moi » et du « Soi » afin que dialoguent directement l’Esprit avec la Matière comme le suggèrent les cinq sens directement fixés sur la tête.

 

  • Enfin l’ambroisie sucrée des Arhats et des êtres Réalisés installés dans l’Olympe symbolique (la tête), nommée par la luette du corps qui se traduit précisément par « raisin ». Les Arhats ont vaincu l’ignorance[20], la peur et le désir de saisissement. Deux glandes séparées par la moelle épinière se côtoient dans la tête : la pituitaire qui porte la parole prophétique d’Apollon et la pinéale en forme de pomme de pain qui procure les visions délirantes de Dionysos[21]. Le thyrse, le sceptre dont le dieu du raisin ne se sépare jamais, est en effet orné en son sommet d’une pomme de pain dont nous verrons bientôt le sens symbolique. Jusque dans la tête Apollon et Dionysos se côtoient ! Sur le bourgeon terminal du corps humain ils portent respectivement haut la victoire de la conscience et celle de l’énergie.

 

Notes et références

[1] Alyna Rouelle, se nourrir de lumière (vidéo)

[2] Uniquement dans la série des boissons, le thé prit racine en Angleterre, le chocolat en Suisse, la bière en Allemagne, le café à Vienne et le liquide de Dionysos en France.

[3] Le symbolisme des aliments est exploré en détail par Christiane Beerlandt. Une introduction à ses travaux se trouve ici en pdf.

[4] Le Parchemin Magnifique, opuscules II à VI sur les pieds, les chevilles, les genoux, les cuisses et les hanches.

[5] Centre National de Recherche Textuelle Parchemin Magnifique, opuscule VII : le bassin

[6] Le Parchemin Magnifique, opuscule IX : Diaphragme, Thorax et Poumons

[7] Marcel Detienne, Apollon le couteau à la main, Gallimard.

[8] Marcel Detienne, Dionysos mis à mort, Gallimard.

[9] Fondé au VIe siècle avant notre ère par Mahâvira (599 – 527), un contemporain de Bouddha, de Lao Tseu, de Confucius et de Pythagore, le Jaïnisme se fonde sur l’ahimsâ, la doctrine de la non-violence qui est « le respect impérieux de toute vie », une philosophie dont s’inspira Gandhi pour libérer l’Inde de la colonisation anglaise au XXe siècle. Une présentation du jaïnisme se trouve ici : http://www.cahiers-antispecistes.org/le-jainisme-et-les-animaux/. Une autre datation fait remonter le Jaïnisme au IXe siècle avant notre ère, à l’époque ou Homère écrivit l’Odyssée.

[10] Du grec kenosis : « vide », « dépouillé ». D’après l’église catholique de France il s’agit d’un « terme technique du langage théologique ayant pour origine le verbe grec kénoô, utilisé par Saint Paul (Ph 2, 6-7) pour signifier le dépouillement du Christ dans son humanité. Dans la théologie catholique, la kénose désigne donc le fait pour le Fils, tout en demeurant Dieu, d’avoir abandonné en son Incarnation tous les attributs de Dieu qui l’auraient empêché de vivre la condition ordinaire des hommes ». Mais, puisque nous sommes dans la remontée, le sens se retourne : il s’agit du dépouillement de l’homme de son humanité pour vivre les attributs de Dieu à l’exemple des « Arhats » dans la tradition orientale. Un terme qui pourrait se traduire par « celui qui a vaincu l’ennemi », c’est-à-dire la cupidité, la colère, l’illusion et l’ignorance.

[11] Robert Graves, Les mythes Grecs, Fayard

[12] Gen. 1, 27-29.

[13] Gen. 4, 1-11.

[14] Florence Burgat, L’humanité carnivore, Seuil (2017), ainsi que cette émission de France Culture, « l’obstacle pour ne plus être carnivore est essentiellement métaphysique ».

[15] Le Parchemin Magnifique, opuscule X : le système cardiovasculaire et opuscule IX : diaphragme, thorax et poumons

[16] Marcel Detienne, Apollon le couteau à la main, Gallimard.

[17] Asclépiade, Sur l’abstinence, cité par Marcel Détienne p 64. Selon l’anthropologue Marvin Harris il s’agit « d’un appétit pour la chair animale qui ne peut être satisfait par aucune autre nourriture, aussi abondante soit-elle » que l’on retrouve chez de nombreux peuples, dont le nôtre semble-t-il, et que les spécialistes ont appelé la « faim de viande » (meat hunger).

[18] Marcel Detienne, Dionysos mis à mort, Gallimard

[19] Le parchemin Magnifique, opuscule IX : diaphragme, thorax et poumons

[20] Au sens oriental de « méconnaissance de sa vraie nature ». Il ne s’agit pas bien sûr d’un manque de culture ou de savoir comme cela est souvent entendu en occident.

[21] Le Parchemin Magnifique : opuscule XIV, la tête et les os crânien (à paraitre)

One Response to “Quelle alimentation ? Une exploration symbolique et mythologique”

  1. Sybé dit :

    Tend depuis toujours a l’alimentation frugivore pour comprendre
    spontanément le langage des oiseaux et des anges

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