L’éternelle jeunesse du mythe de Narcisse

L’éternelle jeunesse du mythe de Narcisse

L’histoire de narcisse

En ces temps là vivait dans une nature heureuse un jeune homme d’une rare beauté. Né d’une nymphe et d’un fleuve, de Liriopée et du Céphyse, Narcisse ne connaissait pourtant pas l’amour. Nombreuses et nombreux furent les jeunes filles et les jeunes hommes qui le désirèrent mais lui, drapé dans une innocente splendeur, les dédaigna. Probablement ne les vit-ils même pas ! Un jour qu’il chassait le cerf la nymphe Echo l’aperçut. Echo, il faut le reconnaître, était une bavarde impénitente. Pour la punir de cette éloquence déplacée dont elle fut victime, Héra, la compagne de Jupiter, la priva de la parole : « avec cette langue, dit-elle, qui fut pour moi trompeuse, il ne te sera donné d’exercer qu’un faible pouvoir, et tu ne feras plus de la parole qu’un très bref usage ». Depuis lors Echo, la nymphe à la voix sonore, ne peut que redoubler les sons et répéter les paroles entendues. Pas facile, dans ces conditions, de déclarer sa passion à ce jeune homme en chasse d’une autre proie! Mais c’était son jour de chance. Narcisse, s’étant égaré, s’écria « n’y a-t-il pas quelqu’un ici ? ». « Si quelqu’un », s’empressa de répondre Echo. De fil en aiguille, de quiproquo en quiproquo, la jeune nymphe finit par approcher Narcisse et s’apprêtai à l’enlacer. Las! l’adolescent s’enfuit et, tout en fuyant, « Bas les mains, pas d’étreinte ! je mourrait, dit-il, avant que tu n’uses de moi à ton gré ! »… Echo ne répéta seulement que « use de moi à ton gré ! ». Depuis ce jour de désespoir la jolie nymphe n’est plus que l’ombre d’elle-même; seule sa voix résonne encore dans les profondes forêts et les gorges des montagnes.

Narcisse 1

Les dieux promirent de punir Narcisse. Un jour, fatigué de la chasse, il s’approcha d’une source limpide que nulle bête sauvage n’avait jamais touché. Tandis qu’il apaisait sa soif, une autre soif grandissait en lui. Séduit par l’image de la beauté qu’il aperçoit il s’éprend d’un reflet sans consistance. Le visage fixe, absorbé par ce spectacle, « il semble une statue faite de marbre de Paros ». En face à face intime avec son miroir aquatique, fasciné par son incomparable image, Narcisse dédaigne tout autre chose que l’inaccessible reflet de sa beauté. Ni la faim, ni la chasse, ni Echo ne parviennent à détourner son attention. Beaucoup plus tard il posera sa tête fatiguée sur l’herbe verte et, la nuit venue, fermera ces yeux empli d’admiration pour la beauté de leur maître. Et, nous raconte la légende, quand il fut reçu dans l’infernal séjour Narcisse se contemplait encore dans l’eau du Styx. Lorsque fut dressé son bûcher funéraire les nymphes s’aperçurent que son corps avait disparu. A sa place apparut une fleur jaune safran dont le cœur est entouré de feuilles blanches, le narcisse.

Que dit ce mythe ? Les psychanalystes ont abondamment commenté à leur manière l’aventure narcissique : amour de soi, ou de sa propre image, conduisant à l’enfermement psychique et à l’impossible altérité, une parole en « écho » qui répète sans cesse les même expériences personnelles sans jamais décoller de soi, cet exclusif sujet d’amour et cet éternel objet d’intérêt. Par suite le narcissique sera volontiers soupçonné d’égoïsme. Nous y reviendrons. Une lecture symbolique du mythe propose pourtant d’autres pistes que nous allons évoquer avant de les explorer en détail. Narcisse signifie « narcose », « endormissement ». Liriopée et Céphyse, ses deux parents, se traduisent respectivement par « visage de nénuphar » et « fleuve de jardin ». Ces étymologies évoquent un autre jardin, celui où Adam et Eve vivaient nus encore ignorants de leur nature. Dans ce paradis là le désir de la connaissance précéde la chute. De même Tirésias, le devin aveugle, prophétisa à la naissance de Narcisse que celui-ci « vivrait longtemps à la seule condition qu’il ne se connaisse pas ». Étrange symétrie! Narcisse, comme le couple originel du monde judéo-islamo-chrétien, perdit son innocence au moment même où il se vit. Cette connaissance par la réflexion (au double sens du terme), ce savoir par le voir dans l’eau du lac, rappelle l’étrange identité entre le beau et la connaissance car l’enfant, en se voyant beau, se connaît. Les mathématiciens parlent de l’élégance d’une démonstration et de la beauté d’un théorème. Le terme cosmos, d’où dérive « cosmétique », implique à la fois une notion d’ordre et de beauté. Dans ce contexte « être beau » signifie montrer ce que, idéalement, je pourrais être si je connaissais parfaitement ma vérité intérieure. Si, dans la tradition juive, le désir de connaissance eut pour conséquences la chute, le travail et la souffrance ; dans la tradition grecque la connaissance (de soi, de son vrai visage) va conduire Narcisse vers la mort puis vers la métamorphose : le narcisse.

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La seconde idée commune au mythe biblique et au texte Grec est la peur de la souffrance puis sa confrontation. Adam et Eve chassés du Paradis connurent le travail[1] et la sueur. Et l’on sait à quel point ce présupposé, travailler égale souffrir, hante nos sociétés occidentales (et chrétiennes). De son côté Narcisse refusa l’amour d’Echo pour ne point souffrir, pour ne point s’ouvrir à l’altérité. Il est, au contraire, fasciné par son reflet dans le lac. Ne va-t-il pas jusqu’à dire, face à cette image séduisante, « mais mourir ne m’est pas à charge, puisqu’en mourant je déposerai le fardeau de ma douleur »?

Deux grandes avenues de la science marchent sur les pas de Narcisse. La première traite du jardin paradisiaque où le jeune homme, encore ignorant de sa propre nature, vivait dans l’insouciance du lendemain, dans l’éternel présent de sa jeunesse, dans l’éternel cadeau de sa jeunesse en vérité. La seconde panse (avec un « a »), autant se faire que peut, les souffrances nées de la sortie de la bienheureuse Narcose. Ce sont les industries des cosmétiques et des produits pharmaceutiques. « Cosmétique » contient « cosmos ». Or le jardin, originel ou non, n’est-il pas le reflet physique de l’univers, du cosmos ? Un microcosme contenant le macrocosme, un tout à l’image du grand Tout ? Le jardin, c’est un résumé du monde, un monde réduit à taille humaine. Le Jardiner y réitère l’acte fondateur du démiurge. Chaque jour les cosmétiques viennent poudrer, soigner, tailler, nourrir, bichonner, adoucir, affermir, embellir, affiner, le jardin du corps. La plus petite trace du temps y est implacablement effacée afin d’en conserver la pureté originelle. Cette œuvre de pérennisation n’est point un caprice de jardinier. Sans elle l’harmonie des mondes, du grand et du petit, du macrocosme avec le macrocosme, et, finalement, de la société avec l’individu, serait à jamais rompue. La beauté du corps, et son reflet dans le regard des autres, promet les joies et les délices d’un  monde qui est tout sauf « corps‑rompu », un monde où beauté égale vérité.

L’industrie pharmaceutique, qui panse avec un « a », intervient ensuite, lorsque Narcisse, lui, pense avec un « e ». Car, sorti de sa narcose, il lui faut bien un palliatif chimique pour supporter la douleur à laquelle il s’éveille. Toujours la douleur naît du fait d’être vu tel qu’en soi-même : par Echo d’abord, puis dans la source des eaux vives. Évidemment, l’ambiguïté demeure. La souffrance, insupportable, l’accompagne jusqu’à la mort. D’un autre côté la mort est un prélude à sa « renaissance » sous la forme d’une fleur qui porte son nom. L’immense douleur qui envahit l’enfant surgit au moment même où il plonge son regard dans la réflexion, le « se voir » est bien proche du « sa‑voir »! (encore un caprice du « e » et du « a »). Si les cosmétiques maintiennent l’harmonie du monde, les médicaments, eux, ont idéalement pour fonction d’accompagner l’éveil de l’être au savoir, au savoir de son corps, de ses faiblesses, de son fonctionnement… pour lui faciliter le voyage vers la quintessence de lui-même afin que s’ouvre, embaumante, sa fleur sublimative.

Cette brève incursion dans le mythe soulève pourtant quelques questions. Le rôle des médicaments et des plantes médicinales : servent-ils à endormir la souffrance (narcose) où accompagnent-ils l’être dans ses efforts de transformation (la fleur sublimative) ? Sont-ils là pour justifier une fuite de soi-même (l’épisode avec Echo) où pour aider le narcissique à traverser le miroir magique qui lui jette au visage ses peurs (la transformation en marbre de Paros), ses émotions (l’eau) et ses illusions (le reflet) ? Nous avons ici une expression des trois plans de l’être – physique (marbre), émotionnel (eau) et mental (lumière-reflet) – où Narcisse rencontre une souffrance (l’anémie) qu’il doit affronter avant sa renaissance (le corps transformé en fleur).

Et puis, dans ce contexte mythologique, quel rôle et quel sens attribuer aux cosmétiques : marquent-t-ils un refus de la maturité en maintenant artificiellement la beauté d’une jeunesse révolue où favorisent-ils, par magie mimétique, l’expression de la radiance intérieure ? Rappelons ici que le sens des cosmétiques, comme tout autre objet, peut être analysé selon une logique quadrifoliée que nous avons développée dans La Force du Symbolique (Dervy) : en termes rationnels et matériels de qualité (bio)chimiques, pour créer du lien entre les personnes, pour l’accomplissement d’une structure mythologique et enfin comme un moyen d’harmonisation entre l’individu et le cosmos. Notons que la baseline choisie par L’Oréal « parce que je le vaux bien » évoque une approche mythologique des cosmétiques, mais il s’agit d’un Narcisse encore immature seulement préoccupé par lui-même.

Le mythe nous pose encore autre question fondamentale. L’amour de soi : est-ce pour trouver son unité et se connaître, où est-ce un enferment psychique au cœur de sa propre image ?

Loin d’épuiser le questionnement le mythe soulève encore d’autres interrogations : qu’elle est la nature du processus de connaissance ?  Narcisse se croyait objectif alors qu’il ne voyait que lui-même mais il le devint vraiment quand il se vit dans l’eau du lac comme un être subjectif. Inversement l’approche scientifique de la connaissance ressemble un peu à Echo : elle répète par sa voix sonore la nature du réel. Mais Narcisse ne se connut vraiment que lorsqu’il trouva le courage de poser un regard plein et entier sur sa propre image, sur sa subjectivité profonde. N’existe-t-il pas un chemin de la connaissance qui, loin de rejeter l’élément subjectif, plonge au cœur même de l’imaginaire  pour dévoiler les mécanismes le plus intimes ?

Ce survol des significations codées dans le mythe de Narcisse nous éloigne de la lecture psychanalytique habituellement proposée. La richesse de l’histoire ne se limite pas à une école de pensée, mais, bien au contraire, féconde de multiples chemins de traverses. Afin de rester fidèle au texte d’Ovide nous allons reprendre étape par étape l’aventure de notre héros en l’accompagnant d’un décodage symbolique. Sa naissance, sa vie et son œuvre comme métaphores de nous-même, de l’organisation sociales et d’une grande question, essentielle celle-là : « qui suis-je ? »

Vidéo sur Narcisse


[1] « Travail » vient du latin « trepallium » qui désigne un instrument de torture.

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